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CE QUI A FACILITE LA VENUE DU NAZISME EN ALLEMAGNE(1931)

Publié le 12 Février 2017 par Ambrogi (?)

CE QUI A FACILITE LA VENUE DU NAZISME EN ALLEMAGNE(1931)

PROBLÈMES FASCISTES EN ALLEMAGNE :

MANŒUVRES DE BRÜNING ET QUESTIONS DU POUVOIR

(traduction JP Lafitte)

Ces textes très lucides sont certainement d'Ambrogi, un des principaux responsables du parti communiste italien avec Bordiga et ses compagnons, même s'il s'est avéré qu'il était un agent double, cette contribution est très éclairante sur ce qui a facilité la montée du nazisme, hélas du côté de ses pires ennemis communistes et surtout du "centrisme" stalinien.

 

 

Brüning a récidivé sa manœuvre, et cette fois-ci avec succès. Il a été beaucoup question d’un rapprochement entre le Centre et les fascistes, et la coalition paraissait désormais imminente : mais un communiqué du bureau de presse du Centre mettait fin aux rumeurs, et un article de la Germania, l’organe du Centre, expliquait que les contacts avec les fascistes étaient orientés vers une clarification générale, et il concluait que présentement il n’était pas question d’une coalition politique. A fait suite à cela la réunion des organes de direction du Centre, réunion dans laquelle Brüning a exposé son programme et où il s’est opposé à de manière très correcte, en faisant évidemment allusion aux fascistes, à l’agitation politique continuelle et à la prédication d’expériences. Le ministre Stegerwald, qui a parlé après lui, a précisé de manière plus claire sa confiance en un élargissement moral du front de gouvernement, étant donné qu’un élargissement du front grâce à des coalitions politiques n’est pas possible aujourd'hui ni à gauche, ni à droite. Pas à gauche parce que l’on perdrait la majorité. Pas à droite parce qu’il surgirait de difficultés de caractère international, et aussi pour des raisons de politique intérieure étant donné que la non-homogénéité du parti fasciste ne semble pas propice à la solution des tâches difficiles qui attendent le gouvernement pour l’hiver prochain.

La manœuvre a jusqu’ici réussi à merveille. L’opposition nationale en sort affaiblie : les nationalistes hurlent parce que leurs concurrents fascistes se sont montrés enclins à trahir les accords de Harzburg(*), mais surtout parce qu’ils l’ont fait avec l’intention évidente de les exclure de toute prise de contact. Les fascistes sont satisfaits en général du comportement correct de Brüning à leur égard, ce qui laisse toutes les portes ouvertes pour l’avenir. Les socialistes, qui demeurent, sur le plan parlementaire, la base numérique du gouvernement Brüning, se font des illusions en croyant que le péril fasciste a été encore une fois éloigné, et ils s’apprêtent à collaborer à la solution des ces tâches difficiles qui attendent le gouvernement pour l’hiver prochain, solution pour laquelle les fascistes ne semblent pas encore mûrs. Et tous sans exception, le Centre, les nationalistes, les fascistes, les socialistes, affûtent leurs armes contre les communistes.

Il faut comprendre que la manœuvre de Brüning a deux objectifs précis : l’un, à terme plus lointain, consistant à constituer la coalition effective avec les fascistes ; l’autre, à court terme, consistant à faire du chantage à la social-démocratie, à la veille de prendre des mesures les plus graves à l’encontre de la classe ouvrière, en agitant l’épouvantail de la coalition avec les fascistes. Nous allons nous occuper ici brièvement du premier objectif, et voir la façon avec laquelle le parti fasciste réagit à cela.

Immédiatement après les élections de septembre, le cardinal secrétaire d’État Pacelli a, dans des entretiens avec des personnalités catholiques, parmi lesquelles le prélat Kaas, président de l’organisation du Centre allemand, clairement exprimé l’opinion selon laquelle, dans la ligne de la politique vaticane, il fallait considérer la possibilité pas très lointaine d’une coalition du Centre avec les fascistes sous la direction du Centre : l’expérience italienne a évidemment appris quelque chose au Vatican. L’on a ensuite parlé d’une mission particulière du fasciste Göring auprès du Pape, laquelle fut ensuite presque entièrement démentie. De toute façon, il n’en résulte pas que les directives du Vatican en aient été modifiées, et il ne fait aucun doute qu’elles soient décisives pour la politique du Centre. Les derniers événements en témoignent : l’entrevue Hitler-Hindenburg, et les entretiens Hitler-Schleicher, ce dernier étant la véritable autorité de la Reichswehr et maintenant aussi du ministère de l’Intérieur ; quelques relations plus directes que l’on doit pressentir à partir de la publication non démentie du “Kölnische Zeitung” selon laquelle « Brüning et Hitler ne sont plus désormais du point de vue personnel des inconnus l’un pour l’autre » ; et la lettre ouverte d’Hitler avant le second discours de Brüning lors de la dernière session parlementaire, ainsi que la réponse correspondante de Brüning ; et … tout ce que l’on ignore.

Mais le Vatican n’est pas le seul à s’intéresser à cette union. Le Parti fasciste devient gigantesque et il ne fait aucun doute qu’il faudra compter avec lui pour décider du sort de l’Allemagne. Les nations intéressées par le problème allemand ne peuvent pas négliger ce fait : et la première de toutes, la France. Jusqu’à présent, la France a constamment souligné le manque de garanties qu’offrait l’Allemagne pour l’exécution loyale des traités de paix, surtout du fait de l’existence des deux grandes organisations de masse de type militaire, celle des Casques d’acier et celle du Parti fasciste. Aujourd'hui, elle cherche justement dans le Parti fasciste le maximum de ces garanties dont celui-ci représentait jusqu’à maintenant la négation. On trouve le fil conducteur de ce phénomène dans la situation particulière du Parti fasciste, situation dont Brüning profite avec le Vatican, et dont la France profite également.

Le développement trop rapide du Parti fasciste pose à celui-ci la conquête du pouvoir comme tâche immédiate. Le grand succès du Parti fasciste est obtenu aux dépens de partis de gouvernement non seulement à cause de sa composition et de sa sphère d’influence, mais aussi en raison des dépenses quotidiennes qu’il assume et qui ne sont pas minimes, à commencer par l’entretien des troupes d’assaut, au moins 60 000 hommes défrayés chacun d’un minimum de deux marks par jour, pour finir par les ripailles orgiaques de la Maison Brune, le grand quartier général de Munich. Il est clair que la stérilité des succès du Parti fasciste, au cas où il ne prendrait pas le pouvoir, est efficacement soulignée par l’argument persuasif des dépenses quotidiennes qui ne sont certainement pas destinées à constituer des versements à fonds perdus et qui ne peuvent pas se justifier seulement par le fait de faire la peau à quelques communistes ou quelques socialistes.

Le succès inattendu des élections de septembre a déjà posé la question du pouvoir comme une question immédiate : mais, évidemment, on a considéré que les forces ne suffisaient pas pour l’action et, comme moyen de diversion nécessaire, on a saisi une occasion quelconque pour lancer le mot d’ordre de la légalité, sans par ailleurs qu’un désarmement effectif corresponde à ce mot d’ordre. Depuis lors, sous la pression de plus en plus forte de la question du pouvoir, les fascistes ont gardé les deux voies ouvertes ; et si, d’un côté, ils ont continué à se renforcer en vue de la prise violente de la direction de l’État, de l’autre côté, ils ont fait de nombreux pas en vue de conforter leurs positions sur la voie de la légalité : c'est-à-dire qu’ils ont cherché à éliminer les obstacles qui s’opposent à leur accession légale au pouvoir.

Face à ce problème qui est désormais une question de vie ou de mort pour le Parti fasciste, au cas où il ne trouverait pas les forces pour le résoudre directement, toute transaction semble possible sur l’autre voie de la légalité. Et, étant donné que l’un des obstacles principaux sur cette voie était représenté par les répercussions internationales inévitables à cause de la position hostile du fascisme vis-à-vis de la France et des traités de paix, voici que le fascisme déclare presque sans aucune réserve qu’il est prêt à passer un accord avec la France et il déclare en outre que seul le fascisme peut garantir le paiement des dettes et des réparations. Et il semble que le trait d’union direct entre le Parti fasciste et le gouvernement français soit précisément le nouvel ambassadeur de France en Allemagne, François Poncet. Et la France, c'est la chose primordiale. L’Amérique s’est elle même placée au second plan dans les questions politique européennes ; et, de toute façon, c'est Thyssen qui, en qualité de représentant de la grande industrie allemande, travaille à orienter l’opinion des magnats de la finance américaine en faveur de l’avènement des fascistes au pouvoir. Quant à l’Angleterre, il n’y pas lieu de s’attendre à une quelconque opposition sérieuse de la part du gouvernement actuel. Et quant à l’Italie enfin, Hitler renonce à toute question concernant le Tyrol, lequel doit se considérer désormais comme définitivement libre sous le régime mussolinien, et le sadisme transalpin ne pourra qu’être satisfait par les crimes qui se préparent contre le prolétariat allemand.

Il y a certes aussi des problèmes qui concernent l’est de l’Allemagne sur lesquels l’on fait silence jusqu’à présent et qui pourraient donner lieu à de nouvelles difficultés. Mais la question principale est que tout cela doit s’harmoniser dans un ensemble de données concrètes et également se consolider un peu dans l’opinion publique, ce qui exige un certain laps de temps, bien que court. Et par les temps qui courent, chaque jour peut préparer de nouvelles surprises. En France, par exemple, le récent congrès radical-socialiste qui s’est conclu par le triomphe d’Herriot, peut modifier tout à coup les perspectives actuelles. Somme toute, l’avenir, aussi proche soit-il, constitue un point d’interrogation qui conseille toutes sortes de précautions. Et enfin il faut considérer que la question des fascistes au pouvoir n’a même pas été, purement et simplement, prise en considération. La question posée est celle d’une coalition centriste-fasciste qui se ramène à ceci : la France veut que, en matière de politique étrangère, les fascistes adoptent le programme du Centre ; et, en matière de politique intérieure, ajoute le Vatican, la direction doit également revenir au Centre, même s’il s’agit de la politique fasciste la plus orthodoxe. Les fascistes ont déclaré par la bouche d’un de leur représentant qui fait autorité que, pour parvenir au pouvoir, ils s’allieraient même avec le diable, et ils en sont même arrivés à demander l’alliance des capitalistes juifs pour lutter contre l’athéisme bolchevik : et tous de vouloir spéculer sur cette situation. Mais il est clair que, dans l’alliance, ils entendent que soient aussi prises quelque peu en considération les forces respectives des alliés, car ils ne peuvent pas se contenter de reconnaître incondi-tionnellement la supériorité du Centre qui est numériquement si inférieur à eux, mais qui a en revanche déjà dans les mains le pouvoir de l’État et qui l’exerce sous la forme de la dictature. Et alors, même s’ils manœuvrent à leur tour aussi dans le sens de la légalité, les fascistes ne peuvent cependant pas avoir la certitude d’arriver à bon port par cette voie-là. Et ils ne négligent donc pas non plus l’autre voie, celle de l’illégalité.

L’État assiste plus ou moins passivement à la préparation fasciste en vue de la guerre civile (nous ne nous occupons pas ici de certains gouvernements locaux qui la favorise déjà ouvertement) comme s’il était convaincu qu’il ne s’agira pas en définitive d’un putsch contre les pouvoirs de l’État, mais d’un pogrom destiné à briser le réveil des classes laborieuses, et à faciliter ainsi l’application des plans réactionnaires du gouvernement. Cela serait en tout cas un moment décisif pour la solution de la question fasciste : moitié légale-moitié illégale, ou bien complètement illégale. Les symptômes dénotent néanmoins que cette dernière expérience est plus probable que l’autre par la voie légale. Ces derniers temps, le langage fasciste a accentué son ton de manière extrême : on pourrait en extraire un florilège rhétorique d’un intérêt particulier pour les spécialistes en criminologie. Nous parviennent de toutes les régions de l’Allemagne des nouvelles relatives à une intensification progressive des agressions fascistes, des exercices militaires fascistes, des concentrations fascistes, des actions de plus en plus méthodiques et à une échelle de plus en plus vaste, qui rappellent le déploiement typique de la manœuvre fasciste italienne. Mais l’on a également des informations sur la réponse immédiate du front unique prolétarien qui se forme spontanément et qui seul peut donner une solution définitive et simultanée à la question fasciste, en tant qu’ultime manifestation de défense du capitalisme, et à la question prolétarienne. Il s’agit de voir si ce front unique, qui se forme dans les actions immédiates de défense locale - et qui sera certainement insuffisant pour la défense contre les prochaines attaques plus concentrées et sans aucun doute favorisées dans de nombreux cas par les organes publics -, saura s’élever, au-delà de la défense locale, jusqu’au sens général de la solidarité de toute la classe prolétarienne, en rendant ainsi inefficace la tactique de la concentration d’actions fascistes successives selon un plan stratégique : c'est-à-dire si l’on saura opposer finalement à tout le plan des agressions fascistes la réponse simultanée de tout le prolétariat allemand au moyen de la grève générale révolutionnaire ayant pour objectif la conquête du pouvoir local et central, unique garantie de victoire. Ou bien il s’agit de voir si le prolétariat allemand sera incapable d’acquérir de manière complète la conscience de la solidarité de classe et en même temps la conscience de sa force collective, et s’il se laissera par conséquent battre par petits groupes et réduire à l’impuissance, comme cela est arrivé en Italie.

* * *

Berlin, 11 novembre 1931

Très chers camarades, voici un autre recueil de réflexions sur l’Allemagne pour Prometeo. Faites-moi savoir franchement si ces notes peuvent aller et si vous les considérez comme appropriées pour Prometeo. Un écrit destiné au Bollettino italien suivra. J’espère que vous avez reçu à temps l’article pour le Bollettino français. Afin de mieux coordonner le travail et pour qu’il donne le meilleur rendement, cela m’intéresserait de connaître non seulement votre opinion, mais aussi l’opinion et les critiques venant de l’extérieur de la fraction : c'est à cela que devraient pourvoir particulièrement les camarades de Paris qui ne donnent plus de nouvelles depuis longtemps. Je dois me plaindre encore en général de la pauvreté d’informations dans laquelle vous me laissez : je m’étais fait des illusions sur le fait que mon dernier entretien avec Ottorino avait été décisif à cet égard ; je dois reconnaître que j’ai obtenu bien peu de choses. J’attendais des nouvelles sur la conférence qui devait avoir lieu entre Ottorino et l’opposition belge ; j’attendais les procès-verbaux du Secrétariat ; j’attendais qu’Ottorino m’envoie des journaux français parmi les plus importants ; j’attendais que l’on fasse le nécessaire pour me faire parvenir la presse de parti ; j’attendais que l’on s’intéresse à retrouver mes comptes avec les camarades français ; j’attendais enfin que l’on me tienne au courant de l’activité particulière qui s’impose en ce moment favorable pour notre fraction ; j’attendais un catalogue français de littérature socialiste, etc., etc. Rien de tout cela. Il faut cependant reconnaître que l’Exécutif de Paris, au moins en matière d’informations, était beaucoup plus diligent que l’Exécutif de Bruxelles.

Il avait été établi que l’on demanderait au Secrétariat de définir la question relative au problème des lettres russes. Mais je dois déduire de votre silence que rien n’a été fait. Il avait été établi que notre activité du point de vue international devrait s’intensifier et non pas s’arrêter dans l’attente d’une hypothétique conférence avec Léon, ou de notre conférence de la fraction : votre silence à ce sujet me fait douter que l’on ait fait quelque chose, tandis qu’il me semble comprendre que les camarades de la fraction voudraient que nous précisions

 

LES ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES EN ALLEMAGNE

 

Il ne fait pas de doute que le résultat de ce premier scrutin pour ce qui concerne le candidat communiste a constitué une surprise non seulement pour les communistes, mais aussi pour les partis adverses, qui comptaient tous sur un succès bien plus important du Parti communiste. Il est passé de 4 590 160 voix lors des élections au Reichstag de 1930 à seulement 4 982 270 voix, tandis que les fascistes sont passés, eux, de 6 379 672 voix à 11 341 119 voix. Compte tenu du fait que le nouveau Parti socialiste ouvrier de Rosenfeld et de Seydevitz s’est prononcé en faveur du candidat communiste, l’on pourrait en déduire que le Parti est resté sur ses positions. Mais les chiffres n’ont qu’une valeur relative.

Une première considération générale : la caractéristique de cette élection consiste dans le fait que tout électeur communiste sait a priori que son vote doit être considéré comme nul relativement aux effets du résultat électoral, et que son adhésion au programme électoral communiste signifie sans aucune équivoque la condamnation du régime capitaliste, la lutte la plus intransigeante contre tous les autres partis, l’engagement en faveur de la lutte extra-parlementaire pour une série de revendications immédiates et partielles jusqu’à la lutte pour l’instauration de la dictature prolétarienne. Étant donné que le Parti communiste a placé nettement à la base de son programme le problème de classe, l’agitation même pour la libération nationale a été cette fois-ci encadrée dans les termes de la révolution prolétarienne (le qualificatif de “populaire” est quasiment tombée en désuétude), ce qui a ainsi évité le malentendu de prétendues affinités entre le Parti communiste et les partis radicaux de droite. Que la question russe ait été faussée comme d’habitude par l’illusion fallacieuse de servir la Russie soviétique, cela n’a pas d’influence ici quant à l’effet d’établir la valeur combative de la masse des électeurs communistes par rapport à celle de la masse des électeurs des autres partis lesquels, dans leur plus grande partie, en faisant confiance à la victoire électorale, ont considéré que la lutte suprême consistait dans le nombre de bulletins qui permettrait à Hitler ou à Hindenburg de promulguer les nouveaux décrets en vue de l’exploitation la plus intense de la classe ouvrière et de la privation la plus radicale de ses droits : mais ils ne risqueraient pas un millimètre carré de leur peau dans la lutte la plus authentique et la plus décisive. L’on peut affirmer sans crainte de se tromper que, si la question en Allemagne devait se décider entre les cinq millions d’électeurs communistes et les onze millions d’électeurs fascistes - lesquels se consolent de la défaite électorale en établissant la comparaison superficielle de chiffres entre l’augmentation du leur et la stagnation du chiffre communiste -, les premiers exprimeraient une masse décidée à combattre qui serait même numériquement supérieure à la masse de combat fasciste, et ils pourraient inviter les autres vingt-et-un millions électeurs “antifascistes” à rester à la maison parce qu’ils seraient les seuls à pouvoir débarrasser définitivement le terrain du péril fasciste. Masi la vérité est que, une fois également posé le problème fasciste dans ses véritables termes de classe, le Parti communiste doit compter avec l’hostilité de tous les partis bourgeois, des fascistes jusqu’aux “antifascistes”. La compréhension de cette vérité et l’organisation appropriée de la campagne électorale donnent elles-mêmes aux cinq millions d’électeurs une valeur qui ne peut pas résulter des élections précédentes. Cette constatation doit permettre d’éviter la panique découlant de la “défaite catastrophique” et surtout d’éviter que le Parti, afin d’obtenir un succès plus facile mais illusoire, ne retombe dans des positions équivoques et opportunistes désormais abandonnées, au lieu de procéder avec rigueur à une révision complète de toute son activité passée et de se décider par conséquent à un élagage net dans les positions erronées dans lesquelles il persiste encore.

La déception qui résulte de ces élections s’explique seulement par la foi dans les miracles. En réalité, le Parti communiste a recueilli plus que ce qu’il pouvait espérer de ses semailles. Et qu’il ait mal semé, c'est ce que nous répétons depuis des années. La situation extrêmement favorable a aussi démontré avec ces élections que, avec une politique juste, le Parti peut très rapidement conquérir les masses. Mais c'est seulement l’influence de la gauche, avec sa critique et son travail constant à la base du Parti et parmi les masses qui sont contrôlées par lui, qui peut inspirer cette politique juste.

Récapitulons. Il est indiscutable que le Parti avait créé des illusions parlementaires dans de larges couches des masses. Il s’est servi des élections précédentes et de la tribune parlementaire pour faire de l’agitation à laquelle n’a pas fait pendant une propagande méthodique déployée depuis la tribune parlementaire et au sein des masses. Plus l’on a crié à la trahison des autres et moins l’on a eu la préoccupation de démontrer sa propre capacité constructive : on a remplacé cela par le mensonge le plus impudent sur la situation actuelle de la classe ouvrière en Russie. Et l’agitation elle-même a été parfois d’un opportunisme pitoyable qui contrastait avec les objectifs du Parti. Si, par exemple, il a été opportun de lancer la campagne, y compris parlementaire, contre les crédits de construction de blindés, on ne peut pas en dire autant du projet de loi destiné à suspendre le paiement des réparations et des dettes privées à l’étranger ; l’on a, il est vrai, saisi cette occasion pour crier encore à la trahison des sociaux-démocrates et des fascistes, mais l’on s’est aussi donné l’illusion que ce problème pouvait être résolu de manière parlementaire dans le cadre de la démocratie bourgeoise, et l’on n’a pas démontré au contraire que, au cas où il pourrait être résolu dans ce cadre-là, ce serait non pas au profit des classes laborieuses, mais exclusivement au profit de la classe capitaliste, pour la défense des intérêts de laquelle le Parti communiste venait ainsi en définitive de poser sa candidature, en concurrence avec les partis bourgeois, du socialiste au fasciste. Et il est symptomatique que, à chaque nouvel obstacle rencontré par le prolétariat, le Parti communiste n’ait pas su faire mieux, dans son incapacité à agir, que de demander la convocation du parlement, de présenter des projets parlementaires et de crier finalement à la trahison parlementaire des autres partis. Et l’histoire parlementaire du Parti communiste pourrait continuer ainsi longtemps. Les masses devaient en tirer la conviction que, si la trahison social-démocrate et la trahison fasciste n’y faisaient pas obstacle, cette démocratie bourgeoise serait un paradis.

Le programme de libération nationale, présenté non pas dans le cadre de la révolution prolétarienne comme la négation la plus absolue du programme fasciste, mais en concurrence avec ce dernier, et donc nécessairement en dehors du cadre de la révolution prolétarienne, ne pouvait que se réduire à une position n’outrepassant pas le cadre des institutions parlementaires, c'est-à-dire à une position non prolétarienne qui pouvait par conséquent faciliter l’adhésion de couches petites-bourgeoises au détriment des éléments prolétariens et de la consistance révolutionnaire du Parti, ce qui a permis entre autres les fréquents échanges d’éléments entre le Parti communiste et le Parti fasciste, échanges exaltés d’une part comme de l’autre comme des victoires ; mais il est clair que les faciles succès d’un tel opportunisme devaient se révéler illusoires au premier essai de transfert sur un terrain rigoureux de classe .

Le stratagème de la révolution populaire, destinée à élargir les bases du Parti, devait à son tour contribuer en même temps à débarrasser celui-ci de sa physionomie de classe.

Et de but en blanc, le programme pour les élections présidentielles : classe contre classe - aucune illusion sur l’efficacité légale du bulletin de vote - le bulletin communiste signifie l’engagement à mener la lutte extra-parlementaire - la lutte contre le fascisme est la lutte contre le capitalisme qui se combat dans les usines, dans les syndicats, dans la rue - et c'est en même temps la lutte contre le nationalisme : la libération nationale n’est concevable que dans le cadre de la révolution prolétarienne (il est clair que le qualificatif de “populaire” que l’on emploie encore parfois a une pure signification d’obstination formelle) - lutte sans répit pour la défense des dernières positions, pour des revendications partielles, préparation pour la victoire définitive, pour une Allemagne soviétique - etc., etc. Question de classe avant tout : classe contre classe. Beaucoup de vieux électeurs communistes sont évidemment tombés des nues et ils ont changé de directive : vers Hitler plutôt que vers Hindenburg. Autant de gagné pour la clarté nécessaire aux luttes du prolétariat : et cela aussi est à mettre à l’actif de ces élections. Et en échange, un nombre plus grand de prolétaires s’est orienté vers le Parti. L’on a la preuve de ce que nous sommes en train d’affirmer dans le fait que, tandis que les régions industrielles en général, prises dans leur ensemble, ont vu le pourcentage de votes en faveur du Parti augmenter, l’on a ce phénomène que, dans beaucoup de grandes villes, le Parti a perdu des voix, et parfois de manière considérable, comme à Berlin et à Hambourg ; c'est-à-dire dans ces villes où l’activité du genre pirouette du Parti a été la plus importante, et où pullulent les dilettantes de la politique petite-bourgeoise, ainsi que les petits et grands aventuriers de la politique et les couches équivoques et amorphes, qui avaient tous trouvé un terrain favorable à l’intérieur des limites floues du Parti communiste : ils se sont éclaircis et ils se sont dissipés comme le brouillard. Et le fait que le Parti ait trouvé également une plus grande approbation dans des régions non industrielles comme la Bavière confirme le fait qu’il n’est pas nécessaire d’altérer la physionomie de classe du Parti pour conquérir les semi-prolétaires, les appauvris et les masses misérables de la campagne en général. Il faut cependant reconnaître aussi, et les grands manitous du Parti sont obligés de le reconnaître officiellement, que ces progrès ont été trop limités par rapport à une situation aussi favorable. Mais il ne faut pas espérer que le Parti se pose sans réticences sur la question des causes de ce problème : c'est la tâche de la gauche, et la gauche le résoudra et trouvera, malgré toutes les résistances bureaucratiques, la manière de faire pénétrer cette solution dans les masses du Parti.

Le programme est une belle chose : mais les masses se demandent aussi qui le propose. Il serait fou d’admettre que le passé, et aussi le présent - malgré d’heureuses corrections -, du Parti communiste seraient propres à lui assurer la confiance des larges masses. Maintenant, s’il est vrai que le Parti communiste a réussi, dans une mesure bien supérieure à tout autre parti, à organiser d’imposantes manifestations de masse, y compris à l’occasion des récentes élections, cela témoigne du plus grand dévouement et de la plus grande discipline des masses qui sont sous l’influence immédiate du Parti : mais cela ne suffit pas encore à témoigner de la plus grande influence sur les plus larges masses. Et cela est confirmé par l’insuccès habituel du Parti chaque fois qu’il fait appel à des catégories particulières de travailleurs. Cette considération est en contradiction avec les objectifs du Parti qui tend à immerger les intérêts particuliers de catégorie dans les intérêts généraux de classe : la conquête de la catégorie est la condition nécessaire pour parvenir à cet objectif. En outre, même si cela peut sembler absurde : les membres du Parti eux-mêmes, considérés comme membres d’une catégorie, ne répondent pas tous à l’appel ; et on en a la preuve flagrante dans le fait que les statistiques officielles du Parti elles-mêmes fournissent des membres de la soi-disant opposition syndicale rouge un nombre considérablement inférieur à celui des membres du Parti eux-mêmes. Et c'est en raison de cette absence d’influence sur les catégories que le Parti a démontré l’incapacité la plus absolue à organiser une quelconque résistance dans les questions les plus élémentaires du jour : la méfiance des masses vis-à-vis du Parti n’est donc pas sans cause.

La conquête méthodique des masses se fait à travers la conquête des catégories, c'est-à-dire à travers les syndicats. Mais le Parti a abandonné les syndicats, et avec eux les masses, en réduisant la soi-disant opposition syndicale rouge à un fantasme de nouveaux syndicats. Et les masses demeurent sous l’influence de la social-démocratie, et elles voient dans la tactique syndicale du Parti la cause de la scission du prolétariat et donc de son affaiblissement face à la menace fasciste.

Un autre motif parmi les plus marquants qui éloigne les masses du Parti : le dogme du social-fascisme selon lequel le fascisme ne sera pas vaincu si la social-démocratie ne l’est pas, et donc selon lequel l’effort principal doit être dirigé contre elle, et non contre le fascisme. Nous aurons peut-être l’occasion de revenir sur cet argument ; pour ce qui concerne cet article, il nous suffit de constater que leur instinct de défense même tient les masses éloignées de telles aberrations au moment où les prolétaires, du seul fait qu’ils ne sont pas fascistes, sont amochés par les fascistes ou sont sous la menace de l’être.

Mais, dans les masses plus restreintes qui sont sous l’influence du Parti communiste et par conséquent de la théorie du social-fascisme, des phénomènes inquiétants se manifestent ça et là : il y a des gens qui se résignent à la perspective du triomphe du fascisme, car il contribuerait à battre la social-démocratie, après quoi les masses social-démocrates et communistes battraient ensemble le fascisme ; il y en a même qui se posent la question de hâter le triomphe du fascisme en votant, lors des secondes élections présidentielles, pour Hitler en considérant le fait que le vote pout Thaelmann n’a aucun résultat pratique et que l’affirmation pour le communisme a déjà été effectuée lors des premières élections. Et si l’on considère les choses de plus près, du “plébiscite rouge” à ces positions, il n’y a qu’un pas.

Et enfin, une raison, et non pas la dernière, de l’absence d’autorité du Parti, c'est son faible niveau. Il suffit ici d’indiquer l’une des méthodes de son recrutement ; dans les récents meetings électoraux, des agents du Parti, qui tenaient des comptoirs appropriés, vendaient à la criée et à un prix forfaitaire de vingt pfennigs la carte de membre du Parti. Et nous ne reviendrons pas sur les critiques sur le régime interne, sur les méthodes d’éducation politique, sur l’improvisation et sur l’ignorance crasse des fonctionnaires, etc., etc.

La conclusion est que si le Parti a partiellement corrigé sa ligne et si cela a servi à consolider, même si c'est dans une mesure limitée, ses bases parmi les masses, il ne peut donner - de par sa constitution, de par son régime, et de par ses méthodes de formation idéologique - aucune garantie pour l’avenir et il ne peut pas dans son ensemble se mettre en condition d’élaborer et d’appliquer une ligne politique juste. Et le travail des fractions de gauche sera vain si elles se limitent à une pure propagande et si elles ne se fixent pas au contraire à partir de maintenant la tâche de constituer des nouveaux cadres pour le Parti.

 

* * * * *

 

Nous ne nous occupons pas ici de la chronique électorale, de la victoire de Hindenburg qui est due au soutien de la social-démocratie, et de sa signification ultraréactionnaire. Cet article est uniquement destiné à clarifier les positions du Parti communiste et à éviter ainsi un excès de pessimisme, mais aussi à supprimer en même temps les illusions que l’examen de la situation objective allemande pourrait engendrer : elle ne sera pas suffisante pour provoquer la solution de la crise communiste sans le développement et la consolidation des fractions de gauche qui, il faut le reconnaître, ne sont pas encore à la hauteur de leurs tâches.

Et pour que les camarades aient des éléments de jugement plus complets, il est nécessaire d’ajouter que l’interprétation qui est donnée ici de la conception de la campagne électorale et des résultats de celle-ci n’est pas partagée par une bonne partie des camarades de l’opposition. Ceux-ci considèrent que l’aspect opportuniste et petit-bourgeois est aussi resté à la base de cette campagne électorale, et ils tirent la preuve de cela du fait de la diminution de l’influence du Parti dans de nombreuses grandes villes et dans certaines régions industrielles, et au contraire de l’augmentation de cette influence dans des régions non industrielles. Mais le fait général est seulement celui des grandes villes et non pas les deux derniers. Il semble donc que notre interprétation corresponde mieux à tous les faits généraux. Selon ces camarades, le processus de la catastrophe du Parti devrait considérablement s’accentuer avec rapidité et se révéler déjà avec une forte diminution des votes lors de la prochaine élection, tandis que, selon nous, le Parti a consolidé des positions qui se confirmeront sans altérations sensibles lors de la prochaine élection.

(non signé) [très probablement Ambrogi]

commentaires

COMMENT ET QUAND FORMER UNE FRACTION COMMUNISTE?

Publié le 12 Février 2017 par Ottorino Perrone

COMMENT ET QUAND FORMER UNE FRACTION COMMUNISTE?

Texte (sans titre) de Vercesi

 

(traduction de Jean-Pierre Laffite)

[mots illisibles] nécessité de clarifier les deux questions essentielles suivantes :

  1. quels sont les principes généraux qui régissent la formation d’une organisation internationale de gauche ?

  2. dans le cas concret de la crise du mouvement communiste, quelle peut être la situation qui permet la constitution de cette fraction ?

À mon avis, il est nécessaire que la fraction donne une réponse à ces deux questions dont dépend aussi le problème de notre comportement par rapport au Secrétariat.

 

* * * * *

 

La fraction internationale de gauche

 

L’expérience de la décadence de la II° Internationale nous prouve que la constitution de la fraction internationale de gauche a coïncidé avec la construction de la III° Internationale. En un certain sens, la fraction internationale a été ultérieure à la constitution de la III° Interna-tionale. En effet, c'est en mars 1919 que la III° Internationale s’est constituée, tandis que c'est seulement en 1920 que se rassemblent les représentants des organisations des pays les plus importants afin de régler le problème de la fondation des sections de l’Internationale dans les différents pays et afin d’établir les thèses fondamentales de la nouvelle Internationale. Kienthal et Zimmerwald n’ont pas donné lieu à la formation d’une fraction internationale de gauche et ces réunions ont surtout été des rencontres destinées à concerter une action commune à l’égard de la guerre. À ce propos, le comportement de complète indépendance de Lénine par rapport aux sociaux-impérialistes réunis à Zimmerwald est instructif.

 

[une bonne demi-page est illisible]

 

rechercher l’élément de continuité qui amène tel ou tel groupe à aboutir à la construction internationale de l’organisation.

Pour ce qui concerne par exemple la III° Internationale, il serait ridicule de considérer qu’avant elle il y avait le néant dans les différents pays à l’exclusion de la Russie. Même là où (la France) le prolétariat cherchait son organisation dans l’orientation erronée du syndicalisme, et où (l’Angleterre) le prolétariat s’était donné une organisation sur des bases constitutionnellement erronées comme le trade-unionisme, il existait, précédemment à la fondation de la III° Internationale, des courants et des expériences qui étaient orientés vers la même issue que l’on considérait comme atteinte avec la fondation de la III° Internationale. Et nous ne parlons pas ici de l’autre expérience, l’expérience italienne, où le groupe dirigé par le camarade Bordiga, bien que n’étant pas en relation directe avec les bolcheviks, représentait la contribution effective du prolétariat italien à la construction de le III° Internationale.

Le problème consistant à “repérer”(*) le courant qui conduit chaque prolétariat vers son issue internationale naturelle n’est pas un simple problème d’hommes, et encore moins de dirigeants. Il s’agit en réalité d’une analyse des expériences complexes de classe dans chaque pays, analyse qui permet d’appliquer les principes internationalement reconnus comme valides aux rapports de classe embrouillés et spécifiques que la domination du capitalisme engendre dans chaque pays.

L’analyse économique dans chaque pays nous permet de discerner la raison sur laquelle se fonde l’organisation particulière de la vie sociale. Ainsi, la prédominance de la petite propriété agricole nous explique l’infinie multiplicité des partis politiques en France, et indirectement la désorganisation du prolétariat lui-même. L’énorme prédominance de l’industrie nous explique l’existence d’organisations syndicales gigantesques en Angleterre et en Allemagne. C'est le capitalisme qui, dans une situation comme dans l’autre, organise sa domination. Le principe communiste général de la nécessité de l’organisation indépendante du prolétariat dans son parti communiste de classe ne peut se réaliser qu’à travers l’examen des deux situations différentes, afin de canaliser les expériences de classe, dans les deux cas, vers le parti communiste, mais, dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’un ensemble différent d’expériences de classe qui doit être résolu.

Contrairement à la social-démocratie, nous avons dit que l’on ne doit pas attendre la révolution dans les autres pays avant de la faire dans le nôtre. De la même façon, l’on ne doit pas considérer dans chaque pays que le problème de la constitution du parti est un produit d’importation idéologique en provenance d’autres partis.

Le parti qui est qualifié pour résoudre les problèmes des expériences sociales et de classe dans son secteur, c'est le parti qui vit au contact de ces expériences de classe. Naturellement, cela doit être vérifié par la direction de la centralisation internationale. Mais pour résoudre la tâche immense qui se trouve devant elles, l’Internationale et sa direction, loin d’universaliser le patrimoine de tel ou tel parti, doivent savoir intégrer les expériences de chaque prolétariat, et c’est seulement ainsi que, au lieu de créer une armée de bureaucrates, elle réussira à produire les cadres des partis communistes.

On sait que l’Internationale Communiste a été fondée sur la base d’un procédé du genre qui est indiqué ci-dessus. En France, le système a été de recueillir la masse des adhésions globales. En Allemagne, le système a été celui qui a conduit à la fusion des spartakistes et des indépendants. En Italie, après la première phase de respiration de la fraction abstentionniste, il s’est agi de la lutte contre celle-ci afin de suivre un système semblable à celui qui a été appliqué en France.

En présence de la crise communiste, la fraction de gauche a eu l’occasion de confirmer à nouveau la notion qu’elle avait de l’internationalisme quand a eu lieu la Conférence de Paris au cours de la polémique avec Trotski, laquelle est survenue avec la naissance de la nouvelle opposition.

À cette occasion-là, la fraction affirmait que l’effritement de l’Internationale et des partis n’était pas l’unique résultat de la défaite de la gauche russe. De même que la III° Inter-nationale n’avait pas été la conséquence de la victoire en Russie, mais surtout de la trahison de la II° Internationale, de même la victoire de l’opportunisme dans la III° Internationale n’avait pas été la conséquence de la défaite de la gauche en Russie, mais le couronnement des défaites dans tous les pays.

Ceci nous amenait à affirmer que la solution de la crise communiste signifiait en définitive la solution du problème que l’Internationale n’avait pas su et pu résoudre, c'est-à-dire celui de la constitution des partis communistes dans tous les pays. Cela ne voulait naturellement pas dire que l’on devait lancer immédiatement le mot d’ordre de la constitution de nouveaux partis communistes, mais cela voulait dire que la tâche des fractions de la gauche communiste était de résoudre dans tous les pays le problème qui n’avait pas du tout été résolu avec la constitution de l’Internationale.

Et notre fraction précisait que chaque groupe d’opposition devait fournir une plate-forme. C’est en fonction de ce problème capital que nous voyons aussi la figure du centre international des oppositions non pas comme un organisme qui s’assigne comme but celui de l’unification des groupes bigarrés, mais d’un organisme qui aide les groupes de chaque pays à se fonder sur la base d’une plate-forme.

Notre directive n’a pas été du tout appliquée internationalement. Ce qui a été appliqué internationalement, c'est au contraire l’autre directive qui consiste dans le regroupement autour du Secrétariat des seuls groupes, fractions de groupes ou d’individus, qui ont souscrit aux positions parfois contradictoires (voir la question syndicale en France) qui proviennent du camarade Trotski.

Cette expérience du Secrétariat International doit être examinée par la fraction en partant de la conviction absolue que la camarade Trotski a appliqué et applique une méthode politique qu’il croit bonne et que nous ne nous trouvons pas en présence exclusivement d’une série de manœuvres. Et même là où nous discernons une manœuvre (et malheureusement, les cas sont nombreux), nous devons identifier la méthode politique qui la commande et orienter nos critiques surtout contre cette méthode si elle ne nous semble pas appropriée aux fins de la lutte prolétarienne.

Nous devons cependant souligner que, bien que notre directive n’ait pas été appliquée par le centre international de l’opposition, il a toutefois été affirmé par la Ligue Communiste Française de manière fragmentaire, et de manière plus marquée par l’opposition allemande, que la tâche fondamentale consistait dans l’élaboration d’une plate-forme.

Un an après la Conférence de Paris, la fraction doit réexaminer les expériences vécues pour voir si elles confirment sa position initiale ou si, bien qu’en condamnant le système appliqué par le Secrétariat International, elles démontrent également l’insuffisance de la position initiale de la fraction.

La prudence avec laquelle la fraction a agi au plan international ne peut pas du tout infirmer l’analyse que nous devons faire de cette expérience internationale pour la raison que d’autres groupes (le groupe français surtout et le groupe allemand également) qui, eux, n’ont pas fait preuve de cette prudence, se trouvent malgré cela dans une situation de désagrégation que tout le monde déplore.

Pour mettre en place l’examen de cette expérience, il s’agit de voir si elle doit être établie sur la base des propositions initiales de la fraction, ou si elle doit être établie autrement comme cela pourrait apparaître [fin de la phrase illisible].

Voici les propositions formulées par la fraction lors de la Conférence de Paris :

1°) établir un premier document programmatique (notre fraction avait exprimé le désir de connaître le programme présenté par le camarade Trotski au VI° Congrès mondial qui pourrait être une base pour l’encadrement théorique de l’opposition).

2°) constituer un centre qui donnerait la garantie que tous les problèmes seront résolus selon les principes d’une collaboration réelle des équipes responsables des groupes faisant partie du Secrétariat, et jamais à travers des manœuvres entre éléments particuliers, surtout si ceux-ci sont étrangers aux équipes responsables des groupes.

3°) une fois résolus de manière générale le problème du programme et celui de l’organisation, il faudra stipuler que l’adhésion individuelle sera la seule forme d’adhésion aux fractions.

4°) attribuer au Secrétariat International la fonction essentielle consistant à veiller à la formation de groupes dans tous les pays et d’aider ces groupes dans l’élaboration d’un système de normes politiques qui se déduisent de l’ensemble des expériences classistes vécues, à la lumière des normes fondamentales du document théorique d’orientation du Secrétariat International.

(Ces propositions sont celles qui figurent dans le n° 31 de Prometeo).

Le projet du camarade Ambrogi peut être résumé dans cette position générale : « Constitution de la fraction internationale de gauche ».

La position défendue par la fraction à l’occasion de la Conférence de Paris était en substance : « D’abord des bases dans chaque pays (plate-forme), et ensuite conférence internationale d’unification ».

La fraction doit réexaminer les expériences vécues afin de voir dans laquelle de ces deux positions doit être contenue la norme fondamentale d’orientation de la fraction dans ses rapports internationaux et relativement à la constitution d’un organisme international des oppositions de gauche.

À mon avis, la position défendue par la Conférence de Paris doit être défendue encore aujourd'hui. Ce qui justifie cette opinion de ma part, c'est l’interprétation exposée plus haut des principes qui régissent la formation de l’organisation communiste dans tous les pays et à l’échelle internationale.

 

Quand on peut passer à la constitution de la fraction

 

La situation actuelle est caractérisée par l’instabilité de tous les processus qui se déroulent dans le domaine économique, politique, et à l’intérieur même des organisations prolétariennes, y compris la fraction de gauche.

Situation instable et vouée à précipiter le processus de l’économie capitaliste, manœuvré par la bourgeoisie, dans la direction du dépassement impossible de sa crise mortelle.

Instable et vouée à précipiter le processus de la manœuvre politique du capitalisme destinée à fermer la page formidable de la révolution russe dans les résultats d’un plébiscite d’hosannas lancés à la sainteté de la providence de la démocratie et contre « toute dictature » !

Instable et vouée à précipiter le tourment atroce du prolétariat communiste regroupé dans les partis où l’opportunisme ne pourra pas éviter la riposte définitive du lendemain quand les frontières seront enfreintes par l’action directe de la contre-révolution.

Et face à tous ces éléments factuels, nous nous trouvons devant le fait que les fractions de gauche rencontrent des difficultés d’autant plus grandes qu’est plus grande l’incertitude actuelle des processus économiques, politiques et organisationnels, qui se produisent.

[une ligne illisible] … des guerres et des révolutions, les fractions de gauche doivent se préparer à la double tâche d’exploiter tout cours des événements qui pourrait permettre une solution favorable pour le prolétariat, et de préparer les cadres de l’avant-garde capable d’agir dans ces événements.

Or, dans le domaine de l’opposition internationale, tout reste à faire. En disant tout, nous ne voulons pas du tout gommer les expériences formidables que le prolétariat a vécues et l’importance des documents qui ont été obtenus. Mais nous voulons dire que tout reste à faire en ce qui concerne la tâche spécifique des fractions de gauche.

C'est-à-dire que nous devons former les groupes, nous devons atteindre une homogénéité au plan international, nous devons créer un centre et une ferme discipline internationale. Et c‘est cela qui peut se définir comme le tout qu’il nous reste à faire.

Parallèlement à la conception constamment défendue par la fraction sur la nature de l’État russe, de l’opportunisme de la bureaucratie de l’Internationale, sur la nature des divergences avec le parti bolchevik depuis la fondation de l’Internationale, la tâche internationale de la fraction a été établie sur la base d’une unité entre notre fraction et l’opposition russe. Évidemment, cette unité est comprise sur la base d’une intense polémique sur les problèmes fondamentaux qui nous divisent et jamais sur la base d’un arrangement aussi pernicieux qu’idiot.

Cette position d’unité avec l’opposition russe, nous devons la défendre même si, d’autre part, la gauche russe part d’une conception différente. La devise : « fais ce que tu dois, et il arrivera ce qui doit arriver », placée sur des bases marxistes et de classe, doit être notre devise. En définitive, si la gauche russe peut prendre la responsabilité franche et nette de notre exclusion, nous, nous ne prendrons jamais l’initiative de faire sécession précisément parce que nous ne voyons pas comme achevé le processus qui fait débat en Russie et parce que nous considérons que c'est autour de la gauche russe que se sont coalisées les positions politiques de défense de la révolution communiste contre l’opportunisme.

Naturellement, les discussions politiques, loin d’envenimer les rapports, faciliteront ces rapports. Et il est déplorable qu’il ait fallu que tant de temps s’écoule avant que cette discussion ne commence.

Ceci pour les critères qui devraient guider la fraction, surtout en prévision de l’attaque qui sera lancée avec les habituelles méthodes contre nous.

Quant à la situation qui permet la constitution de la fraction internationale, nous devons regarder sans la moindre méfiance la perspective compliquée qui nous fait entrevoir le processus on ne peut plus pénible de réédification des cadres communistes dans tous les pays, dans l’attente que les catastrophes liées aux processus instables qui ont été indiqués se produisent. Jusqu’à présent les événements se sont déroulés selon une forme qui voit l’avant-garde communiste dominée par l’opportunisme et les fractions de gauche incapables d’intervenir pour rétablir la position de direction du prolétariat par l’avant-garde.

La thèse, selon laquelle, sans fraction, il n’y a pas de victoire révolutionnaire possible, est confirmée par toutes les indications des expériences de classe, surtout en connexion avec les contrecoups produits par l’accentuation de la crise économique.

Il faut se préparer pour les situations définitives inévitables qui, elles, permettront la constitution d’une fraction internationale de gauche laquelle n’est que le précurseur immédiat d’une nouvelle Internationale. Ceci ne doit pas être dit sur la base exclusive de l’expérience de la II° Internationale, mais parce que la nature même d’une fraction internationale ne peut être que celle d’indiquer les positions politiques sur lesquelles on veut rassembler l’organisation du prolétariat.

Une “fraction” à l’échelle internationale signifie une formation qui vit au contact de [la phrase est illisible]… solution des crises communistes.

Une “fraction” à l’échelle internationale signifie qu’est résolu ou est sur le point d’être résolu le problème des rapports de classe dans un secteur donné qui devra bouleverser tout la structure mondiale et qui posera par conséquent le problème de la clarification à l’échelle mondiale.

Quant à l’autre hypothèse d’un centre international, avec des pouvoirs exécutifs et disciplinaires du type de ceux indiqués dans le projet du camarade Massimo, nous ne pouvons l’envisager que dans un cas particulier, à savoir lors d’une éventuelle association de la Russie soviétique à une manœuvre politique capable d’émouvoir les masses et de déterminer une situation favorable à une action concertée strictement et exclusivement au sein et dans le cadre de l’Internationale Communiste.

L’expérience qui est encore en cours et qui consiste à créer un centre international des oppositions ne va pas vers l’échec seulement parce qu’elle ignore la condition préjudicielle relative à la formation de cadres communistes dans tous les pays, mais aussi parce qu’elle enferme son action dans le périmètre obligatoire du redressement de l’Internationale. C'est le dogme du redressement qui a remplacé les expériences et ses enseignements, et ce dogme devrait commander les événements alors que ce qui est certain, c'est la perspective qui fait dépendre ce redressement du déroulement des événements et surtout de la capacité d’intervention des fractions de gauche dans les moments décisifs.

Même dans l’hypothèse où nous aurions dans tous les pays des groupes de prolétaires qui s’orienteraient vers notre fraction, nous ne devrions pas vouloir la constitution de la fraction internationale.

Peu nombreux ou au contraire nombreux à l’échelle internationale, nous devrions vouloir la constitution de cette fraction internationale à la veille des événements qui doivent conclure fatalement de façon violente les multiples instabilités des situations que nous vivons.

Le problème de notre préparation à cette perspective inévitable s’envisage aujourd'hui du point de vue de la défense de l’unité du Secrétariat et de la défense de nos positions en son sein.

 

Je considère comme indispensable que ces questions essentielles soient clarifiées avant que la fraction puisse se prononcer sur les différentes parties du projet intéressant et utile du camarade Ambrogi.

 

Vercesi

 

(*)(*) En français dans le texte. (NdT).

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LETTRE INEDITE DE TROTSKY A BORDIGA du 2 mars 1926

Publié le 12 Février 2017 par Pierre Hempel/JP Lafitte

LETTRE INEDITE DE TROTSKY A BORDIGA du 2 mars 1926

Lettre de Trotski à Bordiga

(traduction de Jean-Pierre Laffite)

 

 

2 mars 1926

 

Cher camarade Bordiga,

 

Il ne fait aucun doute que l’exposé des faits que vous donnez se fonde sur une série de malentendus qui, les documents en main, peuvent être dissipés sans difficulté.

 

1°) Au cours de l’automne 1923, j’ai critiqué durement le CC dirigé par le camarade Brandler. J’ai dû à plusieurs reprises exprimer de manière officielle ma préoccupation selon laquelle ce CC ne pouvait pas conduire le prolétariat allemand à la conquête du pouvoir. Cette affirmation de ma part est établie dans un document officiel du Parti. J’ai eu plusieurs fois l’occasion - en parlant avec Brandler et de Brandler - de dire qu’il n’avait pas compris le caractère spécifique de la situation révolutionnaire, qu’il confondait la révolution avec une insurrection armée, qu’il acceptait de manière fataliste l’évolution des événements au lieu d’aller à leur encontre, etc., etc.

 

2°) Il est vrai que je me suis opposé à ce que l’on fasse travailler Ruth Fischer avec Brandler parce que je considérais que, dans un tel danger, la lutte à l’intérieur du CC pouvait mener à une défaite complète, d’autant plus que pour l’essentiel, c'est-à-dire par rapport à la révolution et à ses étapes, la position de Ruth Fischer était chargée du même fatalisme social-démocrate - en effet, elle n’avait pas compris que, dans une période semblable, quelques semaines sont décisives, et ce pour de nombreuses années, et même pour des décennies. Je considérais comme nécessaire de soutenir le CC existant, d’exercer une pression sur lui, de renforcer sa fermeté révolutionnaire, en envoyant des camarades pour l’assister, etc., etc. Personne ne pensait alors qu’il était nécessaire de remplacer Brandler et je n’ai pas fait cette proposition.

 

3°) Quand Brandler est venu à Moscou en janvier 1924 et qu’il nous a dit qu’il était alors plus optimiste par rapport à l’évolution des événements que lors de l’automne de l’année précédente, le fait que Brandler n’avait pas compris la combinaison particulière de conditions qui crée une situation révolutionnaire est devenu pour moi encore plus évident, et je lui ai dit : « Vous ne savez pas distinguer le visage de la révolution de son dos. Lors de l’automne précédent, la révolution vous montrait son visage, et vous avez laissé passer le moment. Maintenant, la révolution vous tourne le dos, et vous croyez au contraire qu’elle vient vers vous. ».

Si, en automne 1923, je craignais plus que tout que le Parti communiste allemand avait laissé passé le moment décisif - comme c'est vraiment arrivé -, après janvier 1924, je craignais que la gauche mène une politique comme si l’insurrection armée était encore à l’ordre du jour. C'est ce qui explique une série d’articles et de discours dans lesquels je cherchais à démontrer que la situation révolutionnaire était déjà passée et qu’un reflux de la révolution était inévitable, que le Parti communiste perdrait inévitablement de son influence dans le futur immédiat, que la bourgeoisie utiliserait ce reflux de la révolution pour se renforcer écono-miquement, que le capital américain exploiterait le renforcement du régime bourgeois pour effectuer une grande intervention en Europe sous le mot d’ordre de “normalisation”, de “pacification”, etc., etc. Je soulignais en même temps la perspective révolutionnaire générale comme une ligne stratégique et non comme une ligne tactique.

4°) J’ai donné par téléphone ma signature aux thèses de janvier du camarade Radek. Je n’ai pas pris part à la rédaction de ces thèses car j’étais malade. J’ai donné ma signature parce qu’elles contenaient l’affirmation que le Parti allemand avait laissé passer la situation révolutionnaire et qu’une nouvelle phase commençait pour nous en Allemagne, non pas une phase d’offensive immédiate, mais de défensive et de préparation. C'est cela qui était pour moi alors l’élément décisif.

 

5°) L’affirmation que j’aurais faite selon laquelle le Parti allemand ne devait pas mener le prolétariat à l’insurrection est fausse de fond en comble. Mon accusation principale à l’égard du CC de Brandler était précisément qu’il n’a pas su suivre les événements pas à pas, ni amener le Parti qui était à la tête des masses populaires jusqu’à l’insurrection armée au cours de la période août-octobre.

 

6°) J’ai dit et écrit que, après que le Parti avait perdu par fatalisme le rythme des événements, il était trop tard pour donner le signal de l’insurrection armée : les militaristes avaient employé le temps perdu par la révolution pour occuper les positions importantes, et surtout il y avait eu un changement chez les masses, et un reflux avait commencé. C’est précisément en cela que consiste le caractère spécifique et original de la situation révolu-tionnaire, à savoir qu’en l’espace d’un mois ou de deux elle peut se modifier de façon radicale. Ce n’est pas pour rien que Lénine répétait en septembre-octobre 1917 : « Maintenant ou jamais », c'est-à-dire que “jamais” la situation révolutionnaire ne se répètera.

 

7°)  Si, en janvier 1924, je n’ai pas non plus pris part aux travaux du Komintern pour cause de maladie, il est entièrement vrai que j’étais opposé à ce que l’on mette Brandler à l’écart des travaux du CC. Mon opinion était que Brandler avait payé cher l’expérience pratique si nécessaire à un chef révolutionnaire. C'est dans ce sens bien sûr que j’aurais défendu l’opinion selon laquelle Brandler devait rester dans le CC si je ne m’étais pas trouvé à l’extérieur de Moscou à cette époque-là. En outre, je n’avais aucune confiance en Maslow. Sur la base des discussions que j’avais eues avec lui, j’estimais qu’il partageait tous les défauts de la position brandlérienne par rapport aux problèmes de la révolution, mais qu’il n’avait pas les bonnes qualités de Brandler, c'est-à-dire le fait d’être sérieux et consciencieux. Indépendamment du fait de savoir si je me trompais ou non dans cette évaluation de Maslow, ce problème n’est qu’en relation indirecte avec l’évaluation de la situation révolutionnaire de l’automne 1923 et du changement advenu en novembre-décembre de la même année.

 

8°) L’une des principales conclusions à tirer de l’expérience allemande a été pour moi le fait que, au moment décisif dont dépend, comme je l’ai déjà dit, le sort de la révolution pour une longue période, une récidive social-démocrate est, dans une mesure plus ou moins grande, inévitable chez tous les partis communistes. Dans notre révolution, grâce à tout le passé du Parti et au rôle sans exemple de Lénine, cette récidive a été minime et, malgré cela, à certains moments, le succès du Parti dans la lutte pour son existence a été mis en danger. Ce qui me paraissait et me paraît d’autant plus important encore, c’est le caractère inévitable des récidives social-démocrates au moment décisif chez les partis communistes européens plus jeunes et moins trempés. C’est de ce point de vue qu’il faut évaluer le travail du parti, son expérience, ses offensives, ses retraites, à toutes les étapes de la préparation de la conquête du pouvoir. Et c'est en se fondant sur cette expérience qu’il faut effectuer la sélection des cadres dirigeants du Parti.

 

L. Trotski

 

 

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BAKOUNINE ET MOI RICHARD WAGNER

Publié le 26 Janvier 2017 par Richard Wagner

BAKOUNINE ET MOI RICHARD WAGNER

Bakounine et moi Richard Wagner

 

 

… Le bilan de ces sept ans d'activité à Dresde n'avait rien de réconfortant. Il fallait me rendre à cette évidence que, si je quittais Dresde maintenant, il ne resterait pas trace de mes efforts. Une fois encore, le dimanche des Rameaux de l'année 1849 m'apporta une belle compensation. La chapelle avait décidé de donner encore une fois la Neuvième Symphonie de Beethoven ; tout le monde donna le meilleur de soi-même pour faire de cette séance une des plus belles ; le public l'accueillit avec un enthousiasme évident. Michael Bakounine, qui se cachait de la police, avait assisté en secret à la répétition générale ; à la fin de celle-ci, sans peur, il me rejoignit à l'orchestre pour proclamer tout haut que si toute la musique devait disparaître dans l'inéluctable embrasement du monde, il faudrait nous unir et risquer notre vie pour conserver cette symphonie.

 

Quelques semaines après, cet « embrasement du monde » sembla effectivement vouloir naître dans les rues de Dresde, et Bakounine, avec qui, entre-temps, j'avais noué des relations plus étroites, parut devoir réellement y jouer le rôle de maître-artificier.

Plusieurs années auparavant, le nom de Bakounine m'avait frappé dans les journaux. En sa qualité de Russe, il avait pris la parole à une Assemblée des Polonais de Paris et il avait déclaré que l'important n'était pas de savoir si l'on est Polonais ou Russe ; mais de savoir si l'on veut être un homme libre. Un peu plus tard, Georg Herwegh m'apprit que précisément à cette époque, à Paris, il avait rompu avec tous ceux qui pouvaient lui apporter leur aide en tant que membre d'une grande famille russe. Sa présence à Dresde me fut un jour annoncée par Röckel, alors engagé dans l'action clandestine et qui l'hébergeait. En effet, Bakounine était poursuivi pour avoir pris part aux troubles de 1848 à Prague et se cachait sans trop s'éloigner de cette ville. Maintenant que je le rencontrais en chair et en os sous la protection précaire des Röckel, ce qui m'en imposait, c'était la personnalité de cet homme qui, à cette époque, était à la fleur de ses trente ans. Tout en lui était colossal, massif (il mesurait près de deux mètres). Aux êtres doués intelectuellement, il préférait les natures capables d'agir aveuglément ; il pouvait s'en expliquer longuement, voire interminablement. Dans ces cas-là il restait toujours victorieux ; il était impossible de s'affirmer contre son argumentation impitoyable. Nourri de Rousseau et d'Hegel, il avait tenté de répandre la bonne parole dans toute l'Europe et il plaçait des espoirs dans la destruction totale de notre civilisation. Mettre cette force cette force de destruction en mouvement lui semblait le seul objectif digne d'un homme doué de raison. (Tandis qu'il prêchait des théories terrifiantes, Bakounine, qui avait remarqué que j'avais mal aux yeux, ne cessa, pendant une heure entière et malgré mes protestations, de masquer de sa large main l'éclat de la lumière trop crue). Dans son refuge, il recevait des personnalités appartenant à toutes les nuances de la révolution ; les gens d'origine slave étaient les plus proches de lui ; il n'avait pas la moindre considération pour les Français, malgré leur république et leur socialisme à la Proudhon, et il ne me parlait jamais des Allemands. Je me rappelle un Polonais qui, épouvanté par ses théories, lui soutenait qu'il faudrait quand même qu'un Etat organisé continuât d'exister pour garantir à chacun les fruits du champ qu'il cultive ; il lui répliqua : « Alors, tu prendras bien soin de mettre des barrières à ton champ, et comme cela , tu seras de nouveau forcé de faire vivre la police ». Suffoqué, le Polonais se tut. Il avait l'art de jeter dans le désarroi ses interlocuteurs en déclarant que ce ne sont pas les soi-disant tyrans qui sont à redouter, mais les philistins satisfaits, parmi lesquels il choisissait pour type le pasteur protestant ; il ne voulait pas croire qu'il deviendrait un être humain tant qu'il n'aurait pas, lui-même, livré aux flammes son presbytère avec sa femme et ses enfants !

 

Devant ces affirmations, je restai d'autant plus abasourdi que, par ailleurs, Bakounine s'avérait être un homme aimable, d'une sensibilité délicate. Aucun de mes soucis ne semblait le laisser insensible. Il est vrai qu'il refusa d'entrer dans le détail de mes projets artistiques. Il ne voulut pas prendre connaissance de mes travaux sur les Nibelung. Séduit par la lecture des Evangiles, j'avais établi le plan d'une tragédie intitulée Jésus de Nazareth ; il me souhaita bonne chance, mais il insista pour que je fisse un Jésus au caractère faible. Pour la musique, il me conseilla de composer un texte unique ; le ténor chanterait : « Coupez-lui la tête ! », le soprano : « Pendez-le ! » et la basse continue : « Brûlez-le ! Brûlez-le ! » Pourtant cet homme monstrueux, après avoir écouté des extraits de mon Hollandais volant, que je lui jouai au piano, s'écria : « C'est d'une beauté monstrueuse ! » et il voulut en entendre davantage. Je l'invitais quelquefois à passer la soirée chez moi ; pour son dîner, ma femme lui servait des tranches de saucisse et de viande finement coupées ; au lieu de les répartir parcimonieusement sur son pain, il en avalait d'un coup tout un monceau. De même, la façon dont il avalait le vin dans les petits verres que nous utilisions me choquait ; d'une façon générale, il détestait le vin auquel il préférait le choc d'une rasade d'eau de vie. Ce qu'il exécrait, c'était le goût des plaisirs et à ses yeux l'homme devait contenter strictement ses besoins.

 

En face de lui, j'étais partagé entre la peur et l'admiration. Il m'accompagnait dans mes promenades, et développait sans cesse ses thèses de destruction ; étant donné mon espoir en la société humaine, je devais, à ses yeux, avoir l'air de planer dans les nuages, mais bientôt il apparut que ses postulats concernant l'inévitable destruction de toutes les institutions étaient, pour moins, nébuleux. Certes, à première vue, j'avais l'impression que Bakounine était le centre d'une conspiration universelle ; mais, en fin de compte, ses plans pratiques se ramenaient au vague projet d »un nouveau soulèvement de Prague mené par quelques étudiants. Un soir, croyant le moment venu de passer à l'action, il fit ses préparatifs pour se rendre à Prague muni d'un passeport anglais. Il dut faire couper son énorme chevelure bouclée et raser sa barbe, comme le voulait las plus bourgeoise des civilisations ; c'est Röckel qui fut chargé de l'ouvrage ; un petit cercle d'amis assistait à cette opération ; elle fut exécutée avec un rasoir émoussé et le patient fut le seul à demeurer impassible.

 

Nous laissâmes partir Bakounine avec l'idée que nous ne le reverrions pas vivant. Mais, au bout de huit jours, il était déjà de retour car, à Prague, pour tout soutien, il n'avait eu que quelques étudiants à peine sortis de l'enfance. Ses confidences lui valurent les railleries de Röckel et il fut considéré comme un révolutionnaire qui en était resté au stade de la conspiration théorique. Mais, à la vérité, je devais me rendre compte de la force de ses convictions à l'occasion du désastreux soulèvement de mai 1849...

 

Extraits de "Ma vie" ed Buchet/Chastel 1983

 

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LE MARXISME EST PREVISION

Publié le 10 Janvier 2017 par Amadeo Bordiga

LE MARXISME EST PREVISION

On parle beaucoup de dialectique marxiste, de dogme ou de méthode, mais, à part la Gauche italienne (bordiguienne) et Robin Goodfellow, personne - dans le mouvement maximaliste moderne n'a été capable de restaurer et défendre le prévisionnisme marxiste classique et même fondamental au marxisme, comme l'explique si bien Bordiga dans un texte de 1924: "Sur le chemin de la révolution", on pourrait même dire que ce texte est le véritable testament que Lénine aurait dû écrire.

"Au moment où Lénine disparaît, une question se pose, et nous ne l'esquiverons certes pas. La grande prévision de Lénine n'aurait-elle pas fait faillite ? La crise révolutionnaire que nous avons attendue avec lui n'est-elle pas renvoyée, et pour combien de temps ?

Ce n'est pas la première fois que nous entendons nos adversaires nous objecter le démenti des prévisions "catastrophiques" de nos maîtres par les faits, et les opportunistes socialistes énumèrent avec une complaisance particulière les occasions où Marx a attendu la révolution sans qu'elle vienne.

En 1847, 49, 50, 62 et 72, Marx a en effet répété sa conviction que les crises économico-politiques du capitalisme du moment aboutiraient à la révolution sociale. Les opportunistes le rappellent en extrayant au petit bonheur des citations plus ou moins exactes du corpus complexe des matériaux qui constitue le marxisme; cependant, ce sont les mêmes gens qui voudraient nous présenter Marx comme un réformiste et un pacifiste; ils ne sauraient naturellement pas dire comment cela peut bien se concilier avec sa précipitation et son impatience à annoncer des catastrophes apocalyptiques. Mais laissons ces gens et voyons ce que nous pouvons dire sur la délicate question de la prévision révolutionnaire.

Si nous considérons l'activité d'un parti marxiste dans son aspect purement théorique d'étude de la situation et de ses développements, nous devons admettre qu'à condition que cette étude ait atteint son maximum de précision, il devrait être possible de dire, au moins dans les grandes lignes, si nous sommes plus ou moins proches de la crise révolutionnaire finale. Mais tout d'abord, les conclusions de la critique marxiste sont en continuelle élaboration à mesure que le prolétariat se constitue en classe toujours plus consciente, et ce degré de perfection n'est qu'une limite vers laquelle il s'efforce d'approcher. Ensuite, notre méthode, plutôt que prétendre formuler des prophéties en règle, applique de façon intelligente le déterminisme de façon à établir des résultats dans lesquels une thèse donnée est conditionnée par certaines prémisses. Plus que de savoir ce qui arrivera, il nous intéresse de savoir comment arrivera un certain processus quand certaines conditions seront réalisées, et ce qui se passera si ces conditions changent. L'affirmation fondamentale de Marx et de Lénine - que les faits n'ont jamais démentie et que nous revendiquons - est que le capitalisme crée lui-même les conditions nécessaires de la révolution prolétarienne, et que lorsque la révolution arrivera, ce ne pourra être que selon un certain processus dont une vaste critique tirée de l'expérience nous permet d'indiquer les grandes lignes.

Si nous voulions revenir ici sur la question de savoir comment l'action du parti prolétarien peut accélérer la marche des événements, il ne nous serait pas difficile de répondre. Le parti doit se préparer à savoir se comporter dans les éventualités les plus diverses. Mais comme il est lui-même une donnée empirique de l'histoire, et non pas le gardien d'une vérité absolue à l'existence de laquelle nous ne croyons pas comme à un nec plus ultra, le parti a intérêt non seulement à "savoir" qu'il devra agir de telle et telle façon et être prêt à telle et telle tâche quand la révolution arrivera, mais à "croire" qu'elle viendra le plus vite possible. L'action du parti doit être intimement pénétrée de son but, la révolution totale, et ceci longtemps à l'avance; il est donc possible de dire qu'il est "utile" que la prévision devance quelque peu les événements, à condition naturellement de ne pas commettre d'erreurs grossières dans l'appréciation immédiate des rapports de force.

L'histoire nous montre une chose:

ceux qui n'ont pas cru aux révolutions ne les ont jamais faites; ceux qui les ont souvent attendues comme imminentes les ont souvent - sinon toujours - vues se réaliser. Certes, notre mouvement serait bien le dernier à présenter le but final comme un "mythe" moteur déterminant de l'action; mais il n'est pas moins vrai que dans la considération objective et marxiste de la formation d'une psychologie des masses et des "chefs", cette exagération des probabilités révolutionnaires peut, dans d' opportunes conditions, jouer un rôle utile.

Nous ne disons pas que le chef communiste doit toujours affirmer la révolution imminente, alors qu'il la sait impossible. Bien au contraire, il faut éviter une démagogie aussi dangereuse, et surtout mettre en lumière les difficultés du problème révolutionnaire. Mais dans un certain sens, il est bon que la perspective de la révolution soit ravivée dans l'idéologie du parti et des masses, comme dans l'esprit des chefs par un rapprochement dans le temps.

Marx vécut dans l'attente de la révolution, ce qui le met à jamais au dessus des injures du révisionnisme. Après 1905, alors que les mencheviks désespéraient de la révolution prolétarienne, Lénine l'attendait pour 1906. Lénine s'est trompé, mais qu'est-ce qui est le plus important pour les travailleurs: cette erreur qui non seulement n'a amené aucun désastre stratégique, mais a assuré l’indépendance du parti révolutionnaire, ou plutôt le fait que lorsque la révolution est arrivée, avec retard si l'on veut, Lénine a su se mettre à sa tête, tandis que les mencheviks passaient honteusement à l'ennemi?

Ce n'est ni une ni plusieurs erreurs de ce genre qui peuvent diminuer la figure de Marx, et à plus forte raison de celle de Lénine qui a réellement fait "goûter" à la bourgeoisie ce qu'est une révolution. Libre aux patrons, aux anarchistes et aux socialistes de protester que "ce n'était pas une révolution": cela ne sert qu'à les couvrir de ridicule aux yeux du plus simple prolétaire.

En conclusion la prévision de la date de la révolution n'a qu'une valeur secondaire. Ce n'est qu'un postulat nécessaire à la propagande et à l'agitation, une de ces hypothèses partiellement arbitraires qui s'imposent à toute armée en lutte puisque dans la préparation des plans, il faut bien supposer à l'avance les mouvements de l'adversaire et d' autres circonstances indépendantes de la volonté de ceux qui les dirigent.

Voulons-nous cependant savoir les perspectives qui s'ouvrent aujourd'hui devant nous? Les communistes du monde entier revendiquent la thèse de Lénine: la guerre mondiale a ouvert la crise révolutionnaire "finale" du monde capitaliste. Il y a peut-être eu des erreurs secondaires sur sa rapidité et sur la promptitude du prolétariat à en profiter. Mais l'essentiel de la thèse reste debout, car les faits sur lesquels elle s'appuie subsistent.

Il est possible que nous traversions une phase de dépression de l'activité révolutionnaire non tant en raison d'une stabilisation fondamentale de l'ordre capitaliste que d'une diminution de la combativité ouvrière ou d'insuccès dans la lutte. Or justement parce que cela ne dément pas les appréciations essentielles de Lénine, cela nous expose au danger d'une phase d'activité opportuniste.

Au début de "L'Etat et la révolution", Lénine dit qu'il est fatal que les grands révolutionnaires soient falsifiés comme le furent Marx et ses meilleurs successeurs. Lénine lui-même échappera-t-il à ce sort? Certainement pas. Certes la tentative trouvera moins d'écho dans le prolétariat: instinctivement, celui-ci verra toujours dans le nom de Lénine une généreuse incitation à combattre, et non pas un symbole de doute et de défiance. Cependant nous voyons déjà tous les bourgeois du monde se consoler de l'effroi que leur causa la solidité du régime soviétique (dont le deuil de plus de cent millions d'hommes à l'annonce de sa mort et des manifestations sans précédent dans l'histoire les ont obligé finalement à s'apercevoir) en décrivant un Lénine différent de ses idées, de sa cause, de son drapeau; un Lénine vainqueur parce qu'il aurait su reculer sur une partie du front et abandonner des parties essentielles de son programme. Nous repoussons ces compliments trompeurs; loin de croire à la sincérité des hommages venus du camp de la classe ennemie, nous n'y voyons qu'un nouvel aspect des efforts de celle-ci pour mieux venir à bout de l'idéologie du prolétariat. Autour du cercueil de Lénine s’unissent la ferveur de millions de prolétaires et la haine souvent inavouée de la canaille capitaliste à laquelle il fit sentir dans le vif de sa chair l'aiguillon de la révolution, la pointe implacable qui cherche le centre vital et qui le trouve.

Cette attitude hypocrite de la bourgeoisie est certainement le prélude d’autres falsifications, provenant, elles, de sectes politiques plus ou moins proches de nous, que les militants de demain ont le devoir de combattre; et s'ils ne peuvent le faire avec le même génie que Lénine défendant les maîtres du marxisme contre les falsifications, que ce soit au moins avec la même décision.

Nous ne pouvons examiner ici la situation mondiale actuelle, ni même en tracer une esquisse. Dans plusieurs pays où prévalent des formes politiques de type fasciste, nous sommes en présence d'un recul des forces prolétariennes; mais nous n'avons pas la naïveté d'opposer à ces pays, outre la grande et glorieuse Union Soviétique, ceux où la gauche bourgeoise et la social-démocratie, avec les divers Macdonald et Vandervelde nationaux, se préparent à de nouveaux exploits. L'offensive capitaliste a été et reste un fait international; elle tente d'unifier toutes les forces anti-prolétariennes pour faire politiquement et militairement face aux menaces révolutionnaires et pour abaisser le niveau de vie des travailleurs au-delà de toute mesure.

Dans les grandes lignes, la bourgeoisie tente de combler la brèche que la guerre a faite dans la masse des richesses en diminuant la rétribution du travail. Mais le succès même de l'offensive bourgeoise dans certains pays et ses effets sur l'économie mondiale nous confirment que la perturbation du système bourgeois est irréparable. Les reprises apparentes et les expédients auxquels on a recours ne conduisent qu'à de nouvelles difficultés et à des contradictions insurmontables. Tous les pays du monde vont vers une nouvelle dépression économique. Pour nous limiter à un seul exemple, nous assistons à une désagrégation de la puissance financière de la France, rempart de la réaction internationale, qui a été provoquée par la crise des réparations. On ne peut pas dire par contre que la situation de l'économie italienne s'améliore. Même si la propagande stupide qui l'affirme était vraie, cela ne modifierait d'ailleurs pas le tableau général. Mais tout le monde sait bien qu'en Italie, les classes supérieures elles-mêmes traversent une période de malaise économique qui s'aggrave chaque jour. Plus que nulle part ailleurs, l'appareil de l'Etat s'efforce de rejeter tout le poids de la crise sur les classes travailleuses, pour sauver les grands profiteurs de l'industrie et de l'agriculture de ses effets.

La contre-offensive bourgeoise est pour nous la preuve de l'inévitabilité de la révolution, dont les classes dominantes elles-mêmes ont pris conscience. Une des supériorités de la doctrine marxiste réside dans le fait que les classes adverses elles-mêmes ne peuvent pas ne pas en ressentir la justesse, et qu'elles agissent en conséquence, tout en répandant des avortons de doctrines contrefaites et en tentant continuellement des restaurations idéologiques à l'usage des foules. Si nous pouvions examiner les moyens utilisés par la bourgeoisie pour trouver, autant qu'elle le pouvait, des échappatoires aux fameuses "prévisions catastrophiques" jetées au visage des théoriciens du prolétariat, nous verrions qu'elle combine la méthode de la contre-attaque ouverte et des expéditions punitives à celle de la collaboration économique et politique - dont les démocrates et les sociaux-démocrates ont été et seront encore les porte-drapeaux. Cela démontre que toutes les ressources sont désormais mises en œuvre pour la réaction et que bientôt celle-ci n'aura plus rien à opposer à la fatalité de son écroulement, même si à la victoire de la révolution elle préfère l'écroulement, avec le régime bourgeois, de toute la vie sociale humaine.

Nous ne pouvons dire ici ni quel sera le développement ultérieur, ni comment il se répercutera sur la formation des phalanges de lutte du prolétariat, en butte aux violences et aux tentatives de séduction de l'adversaire. Mais toute notre expérience, toute la doctrine de classe édifiée sur celle-ci et l'immense contribution de Lénine à cette œuvre gigantesque, nous amènent à conclure que nous n'assisterons pas à une stabilisation durable du capitalisme privé et de la domination bourgeoise. Au travers de secousses continuelles, nous arriverons, mais nous ne savons pas quand, au dénouement que la théorie marxiste et la révolution russe nous indiquent.

Il se peut que Lénine n'ait pas bien calculé les délais qui nous séparent de cette issue historique: nous n'en avons pas moins le droit de soutenir, avec une quantité formidable d’arguments, que dans sa marche tourmentée, l'histoire de demain "passera par Lénine", c'est-à-dire reparcourra les phases révolutionnaires de la perspective marxiste qu'il a restaurée en théorie et confirmé en pratique.

Telle est la position inébranlable que nous prendrons face à n'importe quelle victoire momentanée des forces adverses, comme devant n'importe quelle tentative détournée de révision qui pourrait se produire demain.

Les armes théoriques, politiques et organisatives que Lénine nous lègue ont déjà fait leurs preuves dans le combat et dans la victoire, elles sont suffisamment trempées pour qu'on puisse avec elles défendre l'œuvre de la révolution, son œuvre.

L'œuvre de Lénine nous montre clairement notre tâche. En suivant cet exemple admirable nous montrerons à notre tour, nous prolétariat communiste du monde, que les révolutionnaires savent tout oser au moment suprême, tout comme dans les veilles tourmentées ils savent attendre sans trahir, sans hésiter, sans douter, sans déserter ni abandonner un instant l'œuvre grandiose: la démolition du monstrueux édifice de l'oppression bourgeoise".

Source: "Programme Communiste", n° 12, juillet-septembre 1960.
Conférence prononcée le 24 février 1924 à la Maison du peuple de Rome.

 

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"L'abstruse" révolution permanente

Publié le 10 Janvier 2017 par Trotsky

Fondamental: 1905 et 1917 sont "sortis" l'une de la guerre russo-japonaise, la suivante de la Première Boucherie mondiale...

Fondamental: 1905 et 1917 sont "sortis" l'une de la guerre russo-japonaise, la suivante de la Première Boucherie mondiale...

PREFACE DE L'EDITION RUSSE DE SON "1905" (1922)

Les événements de 1905 apparaissent comme le puissant prologue du drame révolutionnaire de 1917. Pendant les longues années de réaction triomphante qui ont suivi, l'année 1905 est toujours demeurée à nos yeux comme un tout achevé, comme l'année de la " révolution russe ". Actuellement, 1905 n'a plus ce caractère individuel et essentiel, sans avoir pour cela perdu de son importance historique. La révolution de 1905 est directement sortie de la guerre russo japonaise et, de la même manière, la révolution de 1917 a été le résultat immédiat du grand massacre impérialiste. Ainsi, par ses origines comme par son développement, le prologue contenait tous les éléments du drame historique dont nous sommes aujourd'hui les spectateurs et les acteurs. Mais ces éléments se présentaient dans le prologue sous une forme abrégée, non encore développée. Toutes les forces composantes qui sont entrées dans la carrière en 1905 sont maintenant éclairées d'une lumière plus vive par le reflet des événements de 1917. L'Octobre rouge, comme nous l'appelions dès ce temps là, a grandi et est devenu, douze ans plus tard, un Octobre incomparablement plus puissant et véritablement triomphant.

Notre grand avantage en 1905, à l'époque du prologue révolutionnaire, fut en ceci que nous autres, marxistes, étions dès lors armés dune méthode scientifique pour l'étude de l'évolution historique. Cela nous permettait d'établir une explication théorique des relations sociales que le mouvement de l'histoire ne nous présentait que par indices et allusions. Déjà, la grève chaotique de juillet 1903, dans le Midi de la Russie, nous avait fourni l'occasion de conclure que la méthode essentielle de la révolution russe serait une grève générale du prolétariat, transformée bientôt en insurrection. Les événements du 9 janvier, en confirmant d'une manière éclatante ces prévisions, nous amenèrent à poser en termes concrets la question du pouvoir révolutionnaire. Dès ce moment, dans les rangs de la social-démocratie russe, on se demande et on recherche activement quelle est la nature de la révolution russe et quelle est sa dynamique intérieure de classe. C'est précisément dans l'intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d'octobre 1905 que l'auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite de la " révolution permanente ". Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la révolution russe, qui devait d'abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s'arrêter là. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en premier lieu qu'en portant au pouvoir le prolétariat. Et lorsque celui ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait s'en tenir aux limites d'une révolution bourgeoise. Tout au contraire et précisément pour assurer sa victoire définitive, l'avant garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Dans ces conditions, elle devrait se heurter à des démonstrations hostiles de la part des groupes bourgeois qui l'auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, et de la part aussi des masses paysannes dont le concours l'aurait poussée vers le pouvoir. Les intérêts contradictoires qui dominaient la situation d'un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population se composait de paysans, ne pourraient aboutir à une solution que sur le plan international, dans l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale. Lorsque, en vertu de la nécessité historique, la révolution russe aurait renversé les bornes étroites que lui fixait la démocratie bourgeoise, le prolétariat triomphant serait contraint de briser également les cadres de la nationalité, c'est à dire qu'il devrait consciemment diriger son effort de manière à ce que la révolution russe devînt le prologue de la révolution mondiale.

Bien qu'un intervalle de douze ans se place entre ce jugement et les faits, l'appréciation que nous venons d'exposer s'est trouvée complètement justifiée. La révolution russe n'a pas pu aboutir à un régime de démocratie bourgeoise. Elle a dû transmettre le pouvoir à la classe ouvrière. Si celle ci s'est révélée trop faible en 1905 pour conquérir la place qui lui revenait, elle a pu s'affermir et mûrir non point dans la république de la démocratie bourgeoise, mais dans les retraites cachées où la confinait le tsarisme du 3 juin. Le prolétariat est arrivé au pouvoir en 1917 grâce à l'expérience acquise par 1905. Les jeunes ouvriers ont besoin de posséder cette expérience, ils ont besoin de connaître l'histoire de 1905.


J'ai décidé d'ajouter à la première partie de ce livre deux articles dont l'un, concernant le livre de Tcherevanine, fut imprimé en 1908 dans la revue de Kautsky Neue Zeit, et l'autre, où l'on s'efforce d'établir la théorie de la " révolution permanente ", et où l'on polémique avec les représentants de l'opinion qui dominait alors sur ce sujet dans la social démocratie russe, fut publié en 1909, je crois, dans une revue du parti polonais dont les inspirateurs étaient Rosa Luxemburg et Léo Joguiches. Ces articles permettront, ce me semble, au lecteur de s'orienter plus facilement dans le conflit d'idées qui eut lieu au sein de la social démocratie russe durant la période qui suivit immédiatement la première révolution ; et ils jetteront aussi quelque lumière sur certaines questions, extrêmement graves, que l'on agite aujourd'hui. La conquête du pouvoir n'a nullement été improvisée en octobre 1917, comme tant de braves gens se l'imaginent ; la nationalisation des fabriques et des usines par la classe ouvrière triomphante ne fut point non plus une " faute " du gouvernement ouvrier qui aurait refusé d'entendre les avertissements des mencheviks. Ces questions ont été discutées et ont reçu une solution de principe durant une période de quinze ans.

Les conflits d'idées au sujet du caractère de la révolution russe dépassaient dès lors les limites de la social démocratie russe et gagnaient les éléments avancés du socialisme mondial. La façon dont les mencheviks concevaient la révolution bourgeoise fut exposée très consciencieusement, c'est à dire dans toute sa franche platitude, par le livre de Tcherevanine. Les opportunistes allemands adoptèrent aussitôt, avec empressement, cette manière de voir. Sur la proposition de Kautsky, je fis la critique de ce livre dans la Neue Zeit. Kautsky, à cette époque, se montra complètement d'accord avec mon appréciation. Lui aussi, de même que feu Mehring, s'en tenait au point de vue de la " révolution permanente ". Maintenant, un peu tard, Kautsky prétend rejoindre dans le passé les mencheviks. Il cherche à justifier sa position actuelle en rabaissant celle qu'il avait alors. Mais cette falsification nécessitée par les inquiétudes d'une conscience qui, devant ses théories, ne se trouve pas assez pure, est contredite par les documents qui subsistent dans la presse. Ce que Kautsky écrivait à cette époque, le meilleur de son activité littéraire et scientifique, sa réponse au socialiste polonais Louznia, ses études sur les ouvriers américains et russes, la réponse à l'enquête de Plekhanov sur le caractère de la révolution russe, etc. , tout cela fut et reste comme une impitoyable réfutation du menchevisme, tout cela justifie complètement, du point de vue théorique, la tactique révolutionnaire adoptée ensuite par les bolcheviks, que des niais et des renégats, avec le Kautsky d'aujourd'hui à leur tête, accusent maintenant d'être des aventuriers, des démagogues, des sectateurs de Bakounine.

Je donne comme troisième supplément un article intitulé La Lutte pour le pouvoir, publié en 1915 à Paris dans le journal russe Naché Slovo et qui tente de démontrer que les rapports politiques, esquissés d'une façon assez nette dans la première révolution, doivent trouver leur confirmation définitive dans la seconde [1].


En ce qui concerne les formes de la démocratie, ce livre ne présente pas la clarté qu'il devrait, mais c'est qu'elle manque également au mouvement dont on a voulu fixer l'aspect général. Cela est facile à comprendre : sur cette question, notre parti n'avait pas encore réussi à se faire une opinion complètement claire dix ans plus tard, en 1917. Mais cette insuffisance de lumière ou d'expression n'était pas le fait d'une attitude née d'idées préconçues. Dès 1905, nous étions infiniment loin d'une conception mystique de la démocratie ; nous nous représentions la marche de la révolution non point comme une réalisation des normes absolues de la démocratie, mais comme une lutte des classes, durant laquelle on utiliserait provisoirement les principes et les institutions de la démocratie. A cette époque là, nous mettions en avant, d'une façon déterminée, l'idée de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière ; nous estimions que cette conquête était inévitable et, pour en venir à cette déduction, loin de nous fonder sur les chances que présenterait une statistique électorale selon " l'esprit démocratique ", nous considérions uniquement les rapports de classe à classe. Les ouvriers de Pétersbourg, dès 1905, appelaient leur soviet " gouvernement prolétarien ". Cette dénomination circula alors et devint d'usage familier, car elle entrait parfaitement dans le programme de la lutte pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Mais, en même temps, nous opposions au tsarisme le programme de la démocratie politique dans toute son étendue – suffrage universel, république, milice, etc. Nous ne pouvions pas faire autrement. La démocratie politique est une étape indispensable pour le développement des masses ouvrières avec cette réserve fondamentale, cependant, que, dans certains cas, il leur faut des dizaines d'années pour parcourir cette étape, tandis qu'en d'autres circonstances la situation révolutionnaire leur permet de s'affranchir des préjugés démocratiques avant même que les institutions de la démocratie n'aient eu le temps de s'établir et de se réaliser. Le régime gouvernemental des social-révolutionnaires et des menchéviks russes – de mars à octobre 1917 – compromit intégralement la démocratie avant même qu'elle n'eût pu se fondre et se solidifier dans les formes de la république bourgeoise. Mais, même pendant cette période qui précéda immédiatement le coup d'Etat prolétarien, nous qui avions écrit sur notre étendard : " Tout le pouvoir aux soviets ", nous marchions encore sous les enseignes de la démocratie, sans pouvoir donner ni aux masses populaires ni à nous mêmes une réponse définitive à cette question : que se passerait il si la démocratie ne s'adaptait pas au système des soviets ? A l'époque où nous écrivions notre livre, de même que beaucoup plus tard, sous Kerensky, il s'agissait pour nous, essentiellement, de préparer la conquête du pouvoir par la classe ouvrière ; mais la question de droit restait au troisième plan, et nous ne nous préoccupions pas de débrouiller des questions embarrassantes par leurs aspects contradictoires alors que nous devions envisager la lutte pour surmonter des obstacles matériels. La dissolution de l'Assemblée constituante fut la réalisation révolutionnaire brutale d'un dessein qui aurait pu être accompli autrement, par des délais et par une préparation électorale conforme aux nécessités révolutionnaires. Mais l'on dédaigna précisément cet aspect juridique de la lutte, et le problème du pouvoir révolutionnaire fut carrément posé ; d'autre part, la dispersion de l'Assemblée constituante par les forces armées du prolétariat exigea à son tour une révision complète des rapports qui pouvaient exister entre la démocratie et la dictature. L'Internationale prolétarienne, en fin de compte, ne pouvait que gagner à cette situation, dans la théorie comme dans la pratique.


Ce livre a été écrit en 1908 1909, à Vienne, pour une édition allemande qui parut à Dresde. Le fond du livre allemand fut constitué par plusieurs chapitres du livre russe : Notre révolution (1907) mais avec des modifications considérables, introduites dans le but d'adapter l'ouvrage aux habitudes du lecteur étranger. La plus grande partie a été récrite. Pour publier cette nouvelle édition (russe), il a fallu reconstituer le texte, en partie d'après les manuscrits que l'on avait conservés, en partie en le retraduisant de l'allemand. J'ai recouru à la collaboration du camarade Roumer qui a exécuté ce travail avec un soin remarquable. Tout le texte a été revu par moi.

L.T.

Moscou, le 12 janvier 1922.

 

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LE DEBUT DE LA PERESTROIKA: d'abord un retour à Lénine

Publié le 8 Janvier 2017 par Jutta Scherrer (historienne)

LE DEBUT DE LA PERESTROIKA: d'abord un retour à Lénine

 

L'érosion de l'image de Lénine


Jutta Scherrer

Actes de la recherche en sciences sociales Année 1990 Volume 85 Numéro 1 pp. 54-69

Fait partie d'un numéro thématique : La crise du léninisme


Cinq ans jour pour jour après avoir pris ses fonctions de secrétaire général du parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), le 11 mars 1990, au cours d'une séance plenière du comité central, Mikhaïl Sergeevitch Gorbatchev discuta de l'abandon du rôle dirigeant du parti, garanti par la constitution. Quelques jours auparavant la loi sur la propriété privée des moyens de production - en langage soviétique "propriété des citoyens de l'URSS ' - avait été approuvée par le soviet suprême. Avec ces deux mesures, deux piliers du léninisme tombaient. Vingt- quatre heures après l'adoption de la loi sur la propriété, la commission idéologique du comité central publia ses thèses pour le 120e anniversaire de la naissance de Lénine, le 22 avril 1990. On y constate que le fondateur de l'Etat soviétique était convaincu de ce que le nouveau système social ne pouvait pas être basé sur la "contrainte", sur le non-respect de la "diversité des intérêts sociaux et nationaux", sur "des interdictions et sur l'égalitarisme de caserne ". Lénine, lit-on dans ces thèses, fut tout au contraire un partisan du socialisme conçu comme "le régime des coopérateurs civilisés". Il n'a pas conçu un socialisme sans principe démocratique, sans responsabilité civique, sans discipline et sans "la stricte autorité de la loi "; de plus, il a mis en garde contre le danger de la bureaucratie (1). Comme n'importe quel lecteur soviétique pouvait le constater, Lénine était "gorbat- chevien", et ce ne fut donc une surprise pour personne que Gorbatchev lui-même soit chargé par le bureau politique de prononcer le discours principal à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Lénine...

la suite ici: http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1990_num_85_1_2960

Actes de la recherche en sciences sociales Année 1990 Volume 85 Numéro 1 pp. 54-69

Fait partie d'un numéro thématique : La crise du léninisme

VERSION PDF ici : http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1990_num_85_1_2960

 

et aussi là : http://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1976_num_17_4_1272

 

 

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Une leçon de méthode marxiste par Lénine et la défense de la critique cohérente de Marx sur l'expérience malheureuse de la Commune

Publié le 1 Janvier 2017 par Maël Auroux

Une leçon de méthode marxiste par Lénine et la défense de la critique cohérente de Marx sur l'expérience malheureuse de la Commune

Préface de Lénine à l'édition russe de 1907 des lettres à Kugelmann

 

En publiant une brochure avec toutes les lettres de Marx à Kugelmann, qui ont paru dans l'hebdomadaire social‑démocrate allemand Neue Zeit, nous nous sommes proposé de mieux faire connaître Marx et le marxisme au public russe. Dans sa correspondance, Marx donne une très large place, comme il fallait s'y attendre, à ses affaires personnelles. Pour un biographe, c'est là une documentation de la plus haute valeur. Mais pour le vaste public et pour la classe ouvrière de Russie en particulier, les passages de cette correspondance qui traitent de questions théoriques et politiques sont infiniment plus importants. Chez nous précisément, à l'époque révolutionnaire que nous traversons, il est particulièrement instructif d'approfondir cette documentation : elle nous montre en effet comment Marx réagit directement devant tous les problèmes du mouvement ouvrier et de la politique mondiale. La rédaction  de Neue Zeit dit avec raison que « nous sommes élevés au-dessus de nous‑mêmes par les contacts avec l'œuvre d'hommes dont la pensée et la volonté se sont formées au cours de grands bouleversements sociaux ». Pour un socialiste russe, en 1907, cette connaissance est doublement indispensable car elle fournit une masse d'indications très précieuses sur les tâches immédiates des socialistes dans toutes les révolutions que traversent leur pays. La Russie traverse justement un de ces « grands bouleversements ». La politique de Marx dans les années relativement orageuses 1860‑1870 doit très souvent servir de modèle direct à la politique social‑démocrate dans la révolution russe contemporaine.

Aussi nous permettrons‑nous de souligner, très brièvement d'ailleurs, les passages les plus importants, au point de vue théorique, de la correspondance de Marx, et de nous arrêter plus longuement sur sa politique révolutionnaire de représentant du prolétariat.

La lettre du 11 juillet 1868 (édition russe, page 42 et suiv.) présente un intérêt tout particulier pour l'intelligence complète et profonde du marxisme. Marx y expose très nettement, sous forme de notes polémiques contre les économistes vulgaires, comment il comprend ce que l'on appelle la théorie de la valeur « du travail ». Ce sont précisément les objections à la théorie de la valeur de Marx qui viennent le plus naturellement à l'esprit des lecteurs les moins préparés du Capital et qui sont reprises avec beaucoup de zèle par de médiocres représentants de la « science universitaire » bourgeoise, ce sont ces objections qui sont analysée ici par Marx, brièvement, simplement, avec une remarquable clarté. Marx montre ici la voie qu'il a suivie et qu'il faut suivre pour parvenir à expliquer la loi de la valeur. Il nous enseigne sa méthode à partir des objections les plus ordinaires. Il explique la relation qu'il y a entre une question en apparence purement théorique et abstraite comme la théorie de la valeur et, d'autre part, les

« intérêts des classes dirigeantes » qui exigent la perpétuation de la confusion. Il ne reste qu'à souhaiter que tous ceux qui commencent à étudier Marx et à lire Le Capital lisent et relisent la lettre que nous indiquons, lorsqu'ils travailleront sur les premiers chapitres du Capital, qui sont les plus difficiles.

Au point de vue théorique, il y a d'autres passages très intéressants dans ces lettres : ceux où Marx donne son appréciation sur divers écrivains. En lisant ces lignes alertes et passionnées, où se révèle l'intérêt brûlant que portait Marx à tous les grands courants d'idées et à leur analyse, on croit entendre la parole même du génial penseur. Outre certaines appréciations jetées en passant sur Dietzgen, l'attention des lecteurs doit se porter sur ce que Marx dit des proudhoniens. La « brillante » jeunesse intellectuelle, issue de la bourgeoisie, qui se rallie « au prolétariat » dans les périodes d'essor du mouvement social, sans pouvoir assimiler le point de vue de la classe ouvrière et travailler avec persévérance et sérieux, « dans le rang » des organisations prolétariennes, est dessinée ici en quelques traits d'une netteté saisissante.

A la page 35, on trouvera un jugement sur Dühring qui semble contenir tout l'essentiel du livre qu'Engels devait écrire (avec Marx), neuf ans plus tard : l'Anti‑Dühring. Il existe de ce livre une traduction russe de Zederbaum, qui, malheureusement, comporte non seulement des lacunes, mais des erreurs, en un mot une mauvaise traduction. On y verra aussi une appréciation sur Thünen et la théorie de la rente de Ricardo. Dès 1868 [1], Marx condamnait résolument les « erreurs de Ricardo », qu'il réfuta définitivement dans le tome III du Capital, paru en 1894, et que répètent jusqu'à ce jour les révisionnistes, à commencer par notre ultra‑bourgeois et même « ultra‑réactionnaire » M. Boulgakov, pour finir par le « presque orthodoxe » Maslov.

Son jugement sur Büchner est également intéressant il y donne une appréciation du matérialisme vulgaire et du « bavardage superficiel » emprunté à Lange (source habituelle de la philosophie « universitaire » bourgeoise !) (page 48).

Venons‑en à la politique révolutionnaire de Marx. La conception petite‑bourgeoise du marxisme selon laquelle la période révolutionnaire, avec ses formes particulières de lutte et les tâches spéciales du prolétariat, serait presque une anomalie, tandis que, le « régime constitutionnel » et l'« opposition aux extrêmes » seraient la règle, est étonnamment répandue parmi les social‑démocrates en Russie. Dans aucun pays au monde il n'y a actuellement une crise révolutionnaire aussi profonde qu'en Russie, et dans aucun pays il n'y a de « marxistes » (avilissant et banalisant le marxisme) qui traitent la révolution en sceptiques, en philistins comme ceux d'ici. Du fait que la révolution est bourgeoise, on conclut platement, chez nous, que la bourgeoisie est le moteur de la révolution; on ajoute que le prolétariat n'y joue qu'un rôle auxiliaire, qu'il n'a pas de tâche indépendante, qu'il lui est impossible de guider la révolution !

Comme Marx, dans ses lettres à Kugelmann, dénonce la platitude de cette conception du marxisme ! Voici une lettre du 6 avril 1866. Marx, à cette époque venait de terminer son œuvre principale. Quatorze ans auparavant, il avait donné un jugement définitif sur la révolution allemande de 1848. Il avait désavoué lui‑même en 1850 les illusions qu'il avait eues en 1848 sur une prochaine révolution socialiste. Et en 1866, il écrit, commençant à observer l'approche de nouvelles crises politiques :

« Nos philistins (il s'agit de bourgeois libéraux allemands) comprendront‑ils enfin qu'à défaut d'une révolution qui éliminera les Habsbourg et les Hohenzollern, on en arrivera à une nouvelle guerre de Trente Ans ? » (Pages 13‑14) [2]

Aucune illusion sur l'anéantissement de la bourgeoisie et du capitalisme par la prochaine révolution (laquelle est venue d'en haut et non d'en bas comme s'y attendait Marx). Marx constate clairement que cette révolution supprimera seulement les monarchies prussienne et autrichienne. Et quelle foi dans cette révolution bourgeoise ! Quelle passion révolutionnaire de militant prolétarien qui comprend l'immense rôle de la révolution bourgeoise pour l'avancement du socialisme !

Trois ans après, constatant, à la veille de l'effondrement du Second Empire français, un mouvement social « très intéressant », Marx parle avec enthousiasme des « Parisiens qui se remettent bel et bien à étudier leur passé révolutionnaire récent afin de se préparer à la nouvelle lutte révolutionnaire qui approche ». Et, après avoir décrit la lutte des classes telle qu'elle s'est révélée par cette analyse du passé, Marx conclut : « Voilà ! Le chaudron de l'histoire bout. Quand en serons‑nous là, chez nous (en Allemagne) ? »

Voilà ce que les intellectuels marxistes russes, diminués par le scepticisme, limités par le pédantisme, enclins aux rétractations, vite fatigués de la révolution et qui rêvent comme d'une fête de ses obsèques et de son remplacement par une prose constitutionnelle, devraient apprendre chez Marx. Il leur conviendrait d'apprendre auprès du théoricien ‑ guide des prolétaires ‑ la foi en la révolution, l'art d'appeler la classe ouvrière à défendre jusqu'au bout ses intérêts révolutionnaires immédiats, et la fermeté de caractère qui n'admet pas les jérémiades pusillanimes lorsque la révolution a subi des défaites temporaires.

Les pédants du marxisme pensent que tout cela n'est que bavardage éthique, romantisme, manque de réalisme ! Non, messieurs, c'est l'union de la théorie révolutionnaire avec la politique révolutionnaire, l'union sans laquelle le marxisme ne serait plus que du brentanisme, du strouvisme, du sombartisme. La doctrine de Marx a lié en un tout indissoluble la théorie et la pratique de la lutte de classe. N'est pas marxiste qui déforme, afin de justifier ce qui est, une théorie constatant objectivement la situation, qui va jusqu'à essayer de s'adapter au plus vite à tout recul momentané de la révolution, qui cherche à renoncer le plus vite possible aux « illusions révolutionnaires » et à s'atteler à d'infimes besognes « réalistes ».

Marx, aux époques les plus calmes en apparence, les plus « idylliques », comme il disait, « les plus mornement marécageuses » (comme s'exprime la Neue Zeit), savait pressentir l'approche de la révolution et élever le prolétariat en lui donnant conscience de ses tâches d'avant‑garde, de ses tâches révolutionnaires. Nos intellectuels russes qui simplifient Marx en philistins, enseignent au prolétariat, aux époques les plus  révolutionnaires, la politique de la passivité : celui‑ci devrait humblement suivre le « courant », il devrait modestement soutenir les éléments les plus instables du parti libéral à la mode !

Le jugement que Marx porte sur la Commune est le sommet de sa correspondance avec Kugelmann. Et ce jugement est particulièrement précieux quand on le compare aux procédés des social‑démocrates de l'aile droite russe. Plékhanov, qui, pusillanimement, s'écriait après décembre 1905 : « Il ne fallait pas prendre les armes », a eu ensuite la modestie de se comparer à Marx. Marx, selon lui, aurait aussi freiné la révolution en 1870.

Oui, Marx lui aussi l'a freinée. Mais voyez quel abîme nous ouvre cette comparaison, faite par Plékhanov lui‑même, entre Plékhanov et Marx.

Plékhanov, en novembre 1905, un mois avant l'apogée du premier assaut révolutionnaire russe, loin de mettre résolument le prolétariat en garde, lui parlait au contraire nettement de la nécessité d'apprendre à se servir des armes et de s'armer. Lorsque, un mois après, la bataille s'engagea, Plékhanov, sans essayer le moins du monde d'en analyser l'importance, le rôle dans la marche générale des événements, le lien avec les formes de lutte antérieures, se hâta de jouer à l'intellectuel repentant : « Il ne fallait pas prendre les armes. »

Marx, en septembre 1870, six mois avant la Commune, avait directement averti les ouvriers français : l'insurrection serait une folie, déclara‑t‑il dans la fameuse adresse de l'Internationale. Il dénonça d'avance les illusions nationalistes au sujet de la possibilité d'un mouvement dans l'esprit de 1792. Ce n'est pas après coup, c'est de longs mois à l'avance qu'il savait dire : « Il ne faut pas prendre les armes ! »

Et comment se conduisit‑il, lorsque cette entreprise, désespérée, d'après sa propre déclaration de septembre, fut mise à exécution en mars 1871 ? Marx profita‑t‑il seulement de l'occasion (comme Plékhanov lors des événements de décembre) pour « coincer » ses adversaires, les proudhoniens et les blanquistes qui dirigeaient la Commune ? Se mit‑il à bougonner comme une surveillante de pension : « Je vous l'avais bien dit, je vous avais bien prévenus, voilà où mènent votre romantisme, vos chimères révolutionnaires ? » Donna‑t‑il aux Communards, comme Plékhanov aux combattants de décembre, des leçons de philistin satisfait de lui‑même : « Il ne fallait pas prendre les armes ? »

Non. Le 12 avril 1871, Marx écrit à Kugelmann une lettre pleine d'enthousiasme, une lettre que nous serions heureux d'afficher au mur de tout social‑démocrate russe, de tout ouvrier russe sachant lire.

Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie ; en avril 1871, lorsqu'il vit un mouvement populaire de masse, il le suivit avec l'attention extrême d'un homme qui participe à de grands événements marquant un progrès du mouvement révolutionnaire historique mondial.

C'est une tentative, dit‑il, de détruire la machine bureaucratique et militaire et non pas seulement de la faire passer en d'autres mains. Et il chante un véritable hosanna aux héroïques ouvriers de Paris dirigés par les proudhoniens et les blanquistes. « Quelle souplesse, écrit‑il, quelle initiative historique, quelle capacité de sacrifice chez ces Parisiens ! »... « L'histoire ne connaît pas d'autre exemple de pareille grandeur ! [3] »

Marx apprécie par‑dessus tout l'initiative historique des masses. Oh ! Si nos social‑démocrates russes pouvaient apprendre chez Marx à apprécier l'initiative historique des ouvriers et des paysans russes en octobre et en décembre 1905 !

D'une part, l'admiration éprouvée devant l'initiative historique des masses par un grand penseur qui, lui, a prévu l'échec six mois auparavant ; d'autre part, une attitude sans vie, sans âme, une déclaration de pédant : « Il ne fallait pas prendre les armes ! » N'est‑ce pas le jour et la nuit ?

Et à titre de participant à la lutte de masse qu'il a vécue avec toute l'ardeur et la passion qui lui étaient propres, Marx, en exil à Londres, critique les actes spontanés des Parisiens, « follement téméraires », prêts à monter à l'assaut du ciel.

Oh ! Comme nos « réalistes » actuels, nos sages du marxisme, qui démolissent, dans la Russie de 1906‑1907, le romantisme révolutionnaire,se seraient alors moqués de Marx ! Comme on se moquerait du matérialiste, de l'économiste, de l'ennemi des utopies qui admire une « tentative » de monter à l'assaut du ciel ! Que de larmes ou de rires condescendants ces révolutionnaires en pantoufles n'eussent‑ils pas prodigués devant ces tendances émeutières, cet utopisme, etc., ce jugement sur un mouvement qui s'élance vers le ciel !

Or, Marx n'a pas la haute sagesse des pantouflards, de ceux qui craignent de discuter la technique des plus hautes formes de la lutte révolutionnaire. Il discute précisément des questions techniques de l'insurrection. Défensive ou offensive? dit‑il, comme si les opérations se déroulaient près de Londres. Et il décide : l'offensive, absolument : Il eût fallu marcher tout de suite sur Versailles...

Ce fut écrit en avril 1871, quelques semaines avant le sublime mois de mai sanglant...

« Il eût fallu marcher tout de suite sur Versailles », dit‑il aux insurgés qui, en septembre 1870, avaient fait la « folie » de monter à l'assaut du ciel.

« Il ne fallait pas prendre les armes ! », en décembre 1905, pour défendre par la force les libertés à peine conquises et qu'on s'efforçait de nous enlever...

Non, Plékhanov n'a pas eu tort de se comparer à Marx !

« Deuxième faute, poursuit Marx, dans sa critique technique :le Comité central (c'est‑à‑dire le commandement de l'armée de la Commune, notez‑le bien, il s'agit du Comité central de la garde nationale) résilia trop tôt ses fonctions. »

Marx était capable de prévenir les dirigeants contre un soulèvement prématuré. Mais il parlait en conseiller pratique du prolétariat qui prend le ciel d'assaut, en homme participant à la lutte des masses qui élèvent le mouvement tout entier à un degré supérieur, malgré les théories erronées et les méprises de Blanqui et de Proudhon.

« Quoi qu'il en soit, écrit‑il, l'actuel soulèvement de Paris, même s'il succombe sous l'assaut des loups, des porcs et des sales chiens de la vieille société, est l'exploit le plus glorieux de notre parti depuis l'insurrection parisienne de Juin. »

Sans dissimuler au prolétariat une seule des erreurs de la Commune, Marx a consacré à cet exploit, une œuvre qui est, jusqu'à présent, le meilleur guide que nous puissions avoir dans la lutte pour « le ciel » et le plus terrible épouvantail pour les porcs libéraux et radicaux.

Plékhanov a consacré à décembre une « œuvre » qui est presque devenue l'évangile des Cadets.

Oui, Plékhanov n'a pas eu tort de se comparer à Marx !

Kugelmann répondit à Marx, probablement sur un ton de doute, en indiquant que l'affaire était sans espoir, en parlant de réalisme à opposer au romantisme, en tout cas, il compara la Commune, qui était une insurrection, à la manifestation pacifique du 13 juin 1849 à Paris [4]

Marx, immédiatement (le 17 avril 1871), expédie une sévère semonce à Kugelmann :

Il serait évidemment fort commode de faire l'histoire, si l'on ne devait engager la lutte qu'avec des chances infailliblement favorables.

Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie. Mais quand les masses se soulevèrent, Marx voulut marcher avec elles, s'instruire en même temps qu'elles, dans la lutte, et non pas donner des leçons bureaucratiques. Il comprend que toute tentative d'escompter à l'avance très exactement les chances de la lutte serait du charlatanisme ou du pédantisme irrémissible. Il estime plus que tout le fait que la classe ouvrière, héroïquement, avec abnégation, avec esprit d'initiative, élabore l'histoire du monde. Marx considérait l'histoire du point de vue de ceux qui la créent sans pouvoir escompter infailliblement à l'avance les chances de succès, mais il ne la regardait pas en intellectuel petit-bourgeois qui vient faire de la morale : « Il était facile de prévoir... il ne fallait pas prendre.... »

Marx savait aussi voir qu'à certains moments de l'histoire, une lutte acharnée des masses, même pour une cause désespérée, est indispensable pour l'éducation ultérieure de ces masses elles‑mêmes, pour les préparer à la lutte future.

Cette façon de poser la question est inaccessible, voire étrangère dans son principe à nos pseudo‑marxistes actuels, qui aiment citer Marx à tout bout de champ, lui empruntent seulement des jugements sur le passé, mais ne cherchent pas des leçons pour élaborer l'avenir. Plékhanov n'y a même pas songé lorsque, après décembre 1905, il se mit à « freiner ».

Mais Marx pose précisément cette question, sans oublier qu'en septembre 1870, il avait lui‑même reconnu qu'une insurrection serait de la folie.

« Les canailles bourgeoises de Versailles, écrit‑il, placèrent les Parisiens devant l'alternative, ou de relever le défi ou de succomber sans combat. Dans le dernier cas, la démoralisation de la classe ouvrière serait un malheur bien plus grand que la perte d'un nombre quelconque de chefs. »

Nous arrêterons ici ce bref résumé des leçons de politique, d'une politique digne du prolétariat, que nous donne Marx dans ses lettres à Kugelmann.

La classe ouvrière de Russie a déjà démontré une fois et démontrera encore qu'elle est capable de « monter à l'assaut du ciel ».

5 février 1907.

Notes

[1] En réalité cette « réfutation » de Ricardo est bien antérieure. Voir Lettre de Marx à Engels du 7 janvier 1851, Lettres sur le « Capital » (Éd. soc., 1964), p. 38 et suiv.

[2] Cf ci‑dessus, pp. 46‑47.

[3] Pour les principales citations des lettres de Marx, nous avons remplacé la version qui figure dans le tome 12 des Œuvres de Lénine, d'où ce texte est extrait, par la nouvelle traduction que nous proposons dans le présent recueil.

[4] Lénine qui ne connaissait pas les lettres de Kugelmann ne se trompe pas sur leur contenu. Voir Avant‑propos, pp. 5‑16  et passim.

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MEMOIRES DE LOUISE MICHEL (chapitre 9)

Publié le 1 Janvier 2017 par Victor Hugo

MEMOIRES DE LOUISE MICHEL (chapitre 9)

 

L’être, comme la race, monte et s’épanouit en feuilles et en fleurs.

Pareils aux fruits verts, nous ne serons bons qu’à engraisser le sol, mais ceux qui viendront après nous porteront semence pour la justice et la liberté.

La sève qui monte, à notre époque de transition, est puissante.

Il ne peut naître aujourd’hui des croisements humains, à travers des vicissitudes infinies, que des races révolutionnaires, chez ceux mêmes qui nient l’imminence de la Révolution.

L’évolution au lent travail est achevée ; il faut que la chrysalide crève la vieille peau ; c’est la Révolution.

Depuis que l’humanité gît, les ailes enveloppées, des sens nouveaux ont germé ; même physiquement, l’homme nouveau ne nous ressemblera plus.

Mourons donc, misérables que nous sommes, et que s’effondrent sur nous nos monstrueuses erreurs, jusqu’à la dernière ; et que la race humaine se déploie et vive où l’on égorgeait le troupeau humain.

Salut à l’humanité libre et forte qui ne comprendra pas comment si longtemps nous avons végété pareils à nos aïeux des cavernes, ne dévorant plus la chair les uns des autres (nous ne sommes plus assez forts), mais dévorant leur vie.

Est-ce qu’aujourd’hui les multitudes ne s’effondrent pas dans des hécatombes et des misères sans nombre pour le bon plaisir de quelques-uns, avec cette seule différence du temps de nos aïeux que c’est plus en grand.

Est-ce que les peuples ne sont pas taillés comme des moissons ? En taillant les chaumes, on secoue le grain sur la terre pour le printemps séculaire ; chaque goutte de sang des croisements humains bout dans nos veines ; c’est dans cette tourmente que viendra le renouveau.

Si la Révolution qui gronde sous la terre laissait quelque chose du vieux monde, ce serait toujours à recommencer ! Elle s’en ira donc pour toujours la vieille peau de la chrysalide humaine. Il faut que le papillon déploie ses ailes, qu’il sorte saignant de sa prison ou qu’il crève.

Salut à la race au sang chaud et vermeil en qui tout sera justice, harmonie, force et lumière !

Dans ces temps-là, on prendra pour tout la ligne droite au lieu de chercher pour tout des millions de détours, et les petites lueurs tremblotantes qu’on prend pour des étoiles, et qui sont à peine des vers luisants, disparaîtront dans la clarté du jour.

Quelle débâcle, mes amis, dans toutes les vieilles boites à erreurs ! Nous serons balayé dans cette poussière-là, tâchons au moins que ce soit le moins bêtement possible.

J’ai vu là-bas, dans les forêts calédoniennes, s’effondrer tout à coup, avec un craquement doux de tronc pourri, de vieux niaoulis qui avaient vécu leur quasi éternité d’arbres.

Quand le tourbillon de poussière a disparu, il ne reste plus qu’un amas de cendre sur lequel, pareils à des couronnes de cimetière, gisent des branchages verts : les dernières pousses du vieil arbre, entraînées par le reste.

Les myriades d’insectes qui se multipliaient là depuis des siècles sont ensevelis dans l’effondrement.

Quelques-uns, remuant péniblement la cendre, regardent, étonnés, inquiets, le jour qui les tue ; leurs espèces nées dans l’ombre ne soutiendront pas la lumière.

Ainsi, nous habitons le vieil arbre social, que l’on s’entête à croire bien vivant, tandis que le moindre souffle l’anéantira et en dispersera les cendres.

Nul être n’échappe aux transformations qui, au bout de quelques années, l’ont changé jusqu’à la dernière parcelle. Puis vient la Révolution qui secoue tout cela dans ses tempêtes

C’est là que nous en sommes ! Les êtres, les races et, dans les races, ces deux parties de l’humanité : l’homme et la femme, qui devraient marcher la main dans la main et dont l’antagonisme durera tant que la plus forte commandera ou croira commander à l’autre, réduite aux ruses, à la domination occulte qui sont les armes des esclaves. Partout la lutte est engagée.

Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine.

En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme.

Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe.

Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander. — Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde !

Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être le potage de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars.

Elle aussi, la vile multitude, on la flatte à ses heures, on l’appelle le peuple-roi.

Disons quelques vérités aux fortes parties du genre humain, nous ne pourrons jamais trop en dire.

Et d’abord, parlons-en de cette force, faite de nos lâchetés : elle est beaucoup moins grande qu’elle ne paraît.

Si le diable existait, il saurait que si l’homme règne, menant grand tapage, c’est la femme qui gouverne à petit bruit. Mais tout ce qui se fait dans l’ombre ne vaut rien ; ce pouvoir mystérieux, une fois transformé en égalité, les petites vanités mesquines et les grandes tromperies disparaîtront ; alors il n’y aura plus ni la brutalité du maître, ni la perfidie de l’esclave.

Ce culte de la force reporte aux temps des cavernes ; il est général chez les sauvages, comme chez les premiers peuples du monde.

J’ai vu là-bas, on Calédonie, des tayos chargeant leur popinée, leur nemo, comme on charge un mulet ; ils passaient fiers, ne portant que la sagaie du guerrier, partout où ils pouvaient rencontrer quelqu’un. Mais si le sentier se faisait désert ; si les gorges de montagnes se resserraient, alors le tayo ému de pitié déchargeait du filet de pêche, de la keulé ou d’un des pikininos, la popinée qui suait sang et eau.

Soulagée elle respire, n’ayant plus qu’un petit, suspendu à son dos, et un ou deux autres (non pas attachés à ses jupes, elle n’en a pas) le petit bras passé en jarretière au genou maternel et trottinant, trottant même avec des petites pattes agiles de perdreau.

Si une ombre paraît à l’horizon — ne serait-ce que celle d’un bœuf ou d’un cheval des pudoks, — vite les pierres de fronde, la keulé, le pikininé retournent sur le dos de la nemo, et le tayo fait semblant de consolider la charge.

Mi chère ! si on l’avait vu ? pas lélé un guerrier qui compte les nemos pour quelque chose ! Elles ne voudraient plus ne rien être !

Est-ce que ce n’est pas la même chose partout ? Est-ce que la vanité bête de la force ne pose pas au nombre des arguments, à l’infériorité des femmes, que la maternité ou d’autres circonstances les gêneraient pour combattre ?

Avec cela qu’on va toujours être assez bête pour s’égorger ? Et du reste les femmes, quand la chose vaut la peine de se battre, n’y sont pas les dernières ; le vieux levain de révolte qui est au fond du cœur de toutes fermente vite quand le combat ouvre des routes plus larges, où cela sent moins le charnier et la crasse des bêtises humaines. Elles sont dégoûtées, les femmes ! Les vilenies leur font lever le cœur.

Un peu moqueuses aussi, elles saisissent vite ce qu’il y a d’épatant à voir des gommeux, des fleurs de grattin, des pschutteux, des petits-crevés enfin, jeunes ou vieux, drôles, crétinisés par un tas de choses malpropres, et dont la race est finie, soupeser dans leurs pattes sales les cerveaux des femmes, comme s’ils sentaient monter la marée de ces affamées de savoir, qui ne demandent que cela au vieux monde : le peu qu’il sait. Ils sont jaloux, ces êtres qui ne veulent rien faire, de toutes les ardeurs nouvelles qui ravissent le dernier miel à l’automne du vieux monde.

Il y a beau temps que les Américaines et les Russes ont secoué les bêtes de questions de sexe, et qu’elles suivent les mêmes cours que les hommes. Ils n’en sont pas jaloux, se sentant capables du même zèle et ne comprenant pas qu’on s’occupe davantage des sexes que de la couleur de la peau.

Mais, chez le premier peuple du monde, hichère, ce ne serait pas plus lélé que dans les tribus calédoniennes, que les femmes eussent la même éducation que les hommes. Si elles allaient vouloir gouverner !

Soyez tranquilles ! Nous ne sommes pas assez sottes pour cela ! Ce serait faire durer l’autorité ; gardez-la afin qu’elle finisse plus vite !

Hélas ! ce plus vite-là sera encore long. Est-ce que la bêtise humaine ne jette pas sur nous tous les suaires de tous les vieux préjugés ?

Soyez tranquilles : il y en a encore pour longtemps. Mais ce n’est toujours pas vous qui arrêterez le ras de marée ni qui empêcherez les idées de flotter, pareilles à des bannières, devant les foules.

Jamais je n’ai compris qu’il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l’intelligence comme s’il y en avait trop dans la race.

Les filles, élevées dans la niaiserie, sont désarmées tout exprès pour être mieux trompées : c’est cela qu’on veut.

C’est absolument comme si on vous jetait à l’eau après vous avoir défendu d’apprendre à nager, ou même lié les membres.

Sous prétexte de conserver l’innocence d’une jeune fille, on la laisse rêver, dans une ignorance profonde, à des choses qui ne lui feraient nulle impression, si elles lui étaient connue par de simples questions de botanique ou d’histoire naturelle.

Mille fois plus innocente elle serait alors, car elle passerait calme à travers mille choses qui la troublent : tout ce qui est une question de science ou de nature ne trouble pas les sens.

Est-ce qu’un cadavre émeut ceux qui ont l’habitude de l’amphithéâtre ?

Que la nature apparaisse vivante ou morte, elle ne fait pas rougir. Le mystère est détruit, le cadavre est offert au scalpel.

La nature et la science sont propres, les voiles qu’on leur jette ne le sont pas. Ces feuilles de vigne tombées des pampres du vieux Silène ne font que souligner tout ce qui passerait inaperçu.

Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur.

Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ?

Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre.

Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres.

C’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer la caste des femmes de l’humanité. Est-ce qu’il n’y a pas des marchés où l on vend, dans la rue, aux étalages des trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ?

L’une, la prend qui veut ; l’autre, on la donne à qui on veut.

La prostitution est la même, et chez nous largement est pratiquée la morale océanienne.

Hi chère ! pas lélé les tayos qui comptent les nemos pour quelque chose !

Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire.

Et le salaire des femmes ? Parlons-en un peu : c’est tout simplement un leurre, puisque, étant illusoire, c’est pire que de ne pas exister.

Pourquoi tant de femmes ne travaillent-elles pas ? Il y a deux raisons : les unes ne trouvent pas de travail ; les autres aiment mieux crever de faim, dans un trou si elles peuvent, au coin d’une borne ou d’une route si elles n’ont plus d’abri, que de faire un travail qui leur rapporte tout juste le fil qu’elles y mettent, mais rapporte beaucoup à l’entrepreneur. Il y en a qui tiennent à la vie. Alors, poussées par la faim, le froid, la misère, attirées par les drôles ou drôlesses qui vivent de ça, — il y a des vers dans toutes les pourritures, — les malheureuses se laissent enrégimenter dans l’armée lugubre qui traîne de Saint-Lazare à la Morgue.

Tenez, quand une misérable qui barbote dans la fange, prend dans la poche d’un pante, comme elles disent, plus qu’il ne lui donne, tant mieux ! Pourquoi y allait-il ? S’il n’y avait pas tant d’acheteurs on ne trafiquerait pas sur cette marchandise.

Et quand une honnête femme, calomniée ou poursuivie, tue le drôle qui la pourchasse, bravo ! Elle débarrasse les autres d’un danger, elle les venge ; il n’y en a pas assez qui prennent ce parti-là.

Si les femmes, ces maudites, qui, même suivant Proudhon, ne peuvent être que ménagères ou courtisanes, — elles ne seront pas autre chose dans le vieux monde, — sont fatales souvent, à qui la faute ? Et qui a pour son plaisir développé leur coquetterie et tous les autres vices agréables aux hommes ? Une sélection s’est faite de ces vices-là à travers les temps. Cela ne pouvait être autrement.

Ce sont des armes maintenant, armes d’esclaves, muettes et terribles ; il ne fallait pas les mettre entre leurs mains ! c’est bien fait !

Partout, l’homme souffre dans la société maudite ; mais nulle douleur n’est comparable à celle de la femme.

Dans la rue, elle est une marchandise.

Dans les couvents où elle se cache comme dans une tombe, l’ignorance l’étreint, les règlements la prennent dans leur engrenage, broyant son cœur et son cerveau.

Dans le monde, elle ploie sous le dégoût ; dans son ménage le fardeau l’écrase ; l’homme tient à ce qu’elle reste ainsi, pour être sûr qu’elle n’empiétera ni sur ses fonctions, ni sur ses titres.

Rassurez-vous encore, messieurs ; nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît !

Vos titres ? Ah bah ! Nous n’aimons pas les guenilles ; faites-en ce que vous voudrez ; c’est trop ra

 

L’être, comme la race, monte et s’épanouit en feuilles et en fleurs.

Pareils aux fruits verts, nous ne serons bons qu’à engraisser le sol, mais ceux qui viendront après nous porteront semence pour la justice et la liberté.

La sève qui monte, à notre époque de transition, est puissante.

Il ne peut naître aujourd’hui des croisements humains, à travers des vicissitudes infinies, que des races révolutionnaires, chez ceux mêmes qui nient l’imminence de la Révolution.

L’évolution au lent travail est achevée ; il faut que la chrysalide crève la vieille peau ; c’est la Révolution.

Depuis que l’humanité gît, les ailes enveloppées, des sens nouveaux ont germé ; même physiquement, l’homme nouveau ne nous ressemblera plus.

Mourons donc, misérables que nous sommes, et que s’effondrent sur nous nos monstrueuses erreurs, jusqu’à la dernière ; et que la race humaine se déploie et vive où l’on égorgeait le troupeau humain.

Salut à l’humanité libre et forte qui ne comprendra pas comment si longtemps nous avons végété pareils à nos aïeux des cavernes, ne dévorant plus la chair les uns des autres (nous ne sommes plus assez forts), mais dévorant leur vie.

Est-ce qu’aujourd’hui les multitudes ne s’effondrent pas dans des hécatombes et des misères sans nombre pour le bon plaisir de quelques-uns, avec cette seule différence du temps de nos aïeux que c’est plus en grand.

Est-ce que les peuples ne sont pas taillés comme des moissons ? En taillant les chaumes, on secoue le grain sur la terre pour le printemps séculaire ; chaque goutte de sang des croisements humains bout dans nos veines ; c’est dans cette tourmente que viendra le renouveau.

Si la Révolution qui gronde sous la terre laissait quelque chose du vieux monde, ce serait toujours à recommencer ! Elle s’en ira donc pour toujours la vieille peau de la chrysalide humaine. Il faut que le papillon déploie ses ailes, qu’il sorte saignant de sa prison ou qu’il crève.

Salut à la race au sang chaud et vermeil en qui tout sera justice, harmonie, force et lumière !

Dans ces temps-là, on prendra pour tout la ligne droite au lieu de chercher pour tout des millions de détours, et les petites lueurs tremblotantes qu’on prend pour des étoiles, et qui sont à peine des vers luisants, disparaîtront dans la clarté du jour.

Quelle débâcle, mes amis, dans toutes les vieilles boites à erreurs ! Nous serons balayé dans cette poussière-là, tâchons au moins que ce soit le moins bêtement possible.

J’ai vu là-bas, dans les forêts calédoniennes, s’effondrer tout à coup, avec un craquement doux de tronc pourri, de vieux niaoulis qui avaient vécu leur quasi éternité d’arbres.

Quand le tourbillon de poussière a disparu, il ne reste plus qu’un amas de cendre sur lequel, pareils à des couronnes de cimetière, gisent des branchages verts : les dernières pousses du vieil arbre, entraînées par le reste.

Les myriades d’insectes qui se multipliaient là depuis des siècles sont ensevelis dans l’effondrement.

Quelques-uns, remuant péniblement la cendre, regardent, étonnés, inquiets, le jour qui les tue ; leurs espèces nées dans l’ombre ne soutiendront pas la lumière.

Ainsi, nous habitons le vieil arbre social, que l’on s’entête à croire bien vivant, tandis que le moindre souffle l’anéantira et en dispersera les cendres.

Nul être n’échappe aux transformations qui, au bout de quelques années, l’ont changé jusqu’à la dernière parcelle. Puis vient la Révolution qui secoue tout cela dans ses tempêtes

C’est là que nous en sommes ! Les êtres, les races et, dans les races, ces deux parties de l’humanité : l’homme et la femme, qui devraient marcher la main dans la main et dont l’antagonisme durera tant que la plus forte commandera ou croira commander à l’autre, réduite aux ruses, à la domination occulte qui sont les armes des esclaves. Partout la lutte est engagée.

Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine.

En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme.

Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe.

Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander. — Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde !

Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être le potage de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars.

Elle aussi, la vile multitude, on la flatte à ses heures, on l’appelle le peuple-roi.

Disons quelques vérités aux fortes parties du genre humain, nous ne pourrons jamais trop en dire.

Et d’abord, parlons-en de cette force, faite de nos lâchetés : elle est beaucoup moins grande qu’elle ne paraît.

Si le diable existait, il saurait que si l’homme règne, menant grand tapage, c’est la femme qui gouverne à petit bruit. Mais tout ce qui se fait dans l’ombre ne vaut rien ; ce pouvoir mystérieux, une fois transformé en égalité, les petites vanités mesquines et les grandes tromperies disparaîtront ; alors il n’y aura plus ni la brutalité du maître, ni la perfidie de l’esclave.

Ce culte de la force reporte aux temps des cavernes ; il est général chez les sauvages, comme chez les premiers peuples du monde.

J’ai vu là-bas, on Calédonie, des tayos chargeant leur popinée, leur nemo, comme on charge un mulet ; ils passaient fiers, ne portant que la sagaie du guerrier, partout où ils pouvaient rencontrer quelqu’un. Mais si le sentier se faisait désert ; si les gorges de montagnes se resserraient, alors le tayo ému de pitié déchargeait du filet de pêche, de la keulé ou d’un des pikininos, la popinée qui suait sang et eau.

Soulagée elle respire, n’ayant plus qu’un petit, suspendu à son dos, et un ou deux autres (non pas attachés à ses jupes, elle n’en a pas) le petit bras passé en jarretière au genou maternel et trottinant, trottant même avec des petites pattes agiles de perdreau.

Si une ombre paraît à l’horizon — ne serait-ce que celle d’un bœuf ou d’un cheval des pudoks, — vite les pierres de fronde, la keulé, le pikininé retournent sur le dos de la nemo, et le tayo fait semblant de consolider la charge.

Mi chère ! si on l’avait vu ? pas lélé un guerrier qui compte les nemos pour quelque chose ! Elles ne voudraient plus ne rien être !

Est-ce que ce n’est pas la même chose partout ? Est-ce que la vanité bête de la force ne pose pas au nombre des arguments, à l’infériorité des femmes, que la maternité ou d’autres circonstances les gêneraient pour combattre ?

Avec cela qu’on va toujours être assez bête pour s’égorger ? Et du reste les femmes, quand la chose vaut la peine de se battre, n’y sont pas les dernières ; le vieux levain de révolte qui est au fond du cœur de toutes fermente vite quand le combat ouvre des routes plus larges, où cela sent moins le charnier et la crasse des bêtises humaines. Elles sont dégoûtées, les femmes ! Les vilenies leur font lever le cœur.

Un peu moqueuses aussi, elles saisissent vite ce qu’il y a d’épatant à voir des gommeux, des fleurs de grattin, des pschutteux, des petits-crevés enfin, jeunes ou vieux, drôles, crétinisés par un tas de choses malpropres, et dont la race est finie, soupeser dans leurs pattes sales les cerveaux des femmes, comme s’ils sentaient monter la marée de ces affamées de savoir, qui ne demandent que cela au vieux monde : le peu qu’il sait. Ils sont jaloux, ces êtres qui ne veulent rien faire, de toutes les ardeurs nouvelles qui ravissent le dernier miel à l’automne du vieux monde.

Il y a beau temps que les Américaines et les Russes ont secoué les bêtes de questions de sexe, et qu’elles suivent les mêmes cours que les hommes. Ils n’en sont pas jaloux, se sentant capables du même zèle et ne comprenant pas qu’on s’occupe davantage des sexes que de la couleur de la peau.

Mais, chez le premier peuple du monde, hichère, ce ne serait pas plus lélé que dans les tribus calédoniennes, que les femmes eussent la même éducation que les hommes. Si elles allaient vouloir gouverner !

Soyez tranquilles ! Nous ne sommes pas assez sottes pour cela ! Ce serait faire durer l’autorité ; gardez-la afin qu’elle finisse plus vite !

Hélas ! ce plus vite-là sera encore long. Est-ce que la bêtise humaine ne jette pas sur nous tous les suaires de tous les vieux préjugés ?

Soyez tranquilles : il y en a encore pour longtemps. Mais ce n’est toujours pas vous qui arrêterez le ras de marée ni qui empêcherez les idées de flotter, pareilles à des bannières, devant les foules.

Jamais je n’ai compris qu’il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l’intelligence comme s’il y en avait trop dans la race.

Les filles, élevées dans la niaiserie, sont désarmées tout exprès pour être mieux trompées : c’est cela qu’on veut.

C’est absolument comme si on vous jetait à l’eau après vous avoir défendu d’apprendre à nager, ou même lié les membres.

Sous prétexte de conserver l’innocence d’une jeune fille, on la laisse rêver, dans une ignorance profonde, à des choses qui ne lui feraient nulle impression, si elles lui étaient connue par de simples questions de botanique ou d’histoire naturelle.

Mille fois plus innocente elle serait alors, car elle passerait calme à travers mille choses qui la troublent : tout ce qui est une question de science ou de nature ne trouble pas les sens.

Est-ce qu’un cadavre émeut ceux qui ont l’habitude de l’amphithéâtre ?

Que la nature apparaisse vivante ou morte, elle ne fait pas rougir. Le mystère est détruit, le cadavre est offert au scalpel.

La nature et la science sont propres, les voiles qu’on leur jette ne le sont pas. Ces feuilles de vigne tombées des pampres du vieux Silène ne font que souligner tout ce qui passerait inaperçu.

Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur.

Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ?

Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre.

Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres.

C’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer la caste des femmes de l’humanité. Est-ce qu’il n’y a pas des marchés où l on vend, dans la rue, aux étalages des trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ?

L’une, la prend qui veut ; l’autre, on la donne à qui on veut.

La prostitution est la même, et chez nous largement est pratiquée la morale océanienne.

Hi chère ! pas lélé les tayos qui comptent les nemos pour quelque chose !

Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire.

Et le salaire des femmes ? Parlons-en un peu : c’est tout simplement un leurre, puisque, étant illusoire, c’est pire que de ne pas exister.

Pourquoi tant de femmes ne travaillent-elles pas ? Il y a deux raisons : les unes ne trouvent pas de travail ; les autres aiment mieux crever de faim, dans un trou si elles peuvent, au coin d’une borne ou d’une route si elles n’ont plus d’abri, que de faire un travail qui leur rapporte tout juste le fil qu’elles y mettent, mais rapporte beaucoup à l’entrepreneur. Il y en a qui tiennent à la vie. Alors, poussées par la faim, le froid, la misère, attirées par les drôles ou drôlesses qui vivent de ça, — il y a des vers dans toutes les pourritures, — les malheureuses se laissent enrégimenter dans l’armée lugubre qui traîne de Saint-Lazare à la Morgue.

Tenez, quand une misérable qui barbote dans la fange, prend dans la poche d’un pante, comme elles disent, plus qu’il ne lui donne, tant mieux ! Pourquoi y allait-il ? S’il n’y avait pas tant d’acheteurs on ne trafiquerait pas sur cette marchandise.

Et quand une honnête femme, calomniée ou poursuivie, tue le drôle qui la pourchasse, bravo ! Elle débarrasse les autres d’un danger, elle les venge ; il n’y en a pas assez qui prennent ce parti-là.

Si les femmes, ces maudites, qui, même suivant Proudhon, ne peuvent être que ménagères ou courtisanes, — elles ne seront pas autre chose dans le vieux monde, — sont fatales souvent, à qui la faute ? Et qui a pour son plaisir développé leur coquetterie et tous les autres vices agréables aux hommes ? Une sélection s’est faite de ces vices-là à travers les temps. Cela ne pouvait être autrement.

Ce sont des armes maintenant, armes d’esclaves, muettes et terribles ; il ne fallait pas les mettre entre leurs mains ! c’est bien fait !

Partout, l’homme souffre dans la société maudite ; mais nulle douleur n’est comparable à celle de la femme.

Dans la rue, elle est une marchandise.

Dans les couvents où elle se cache comme dans une tombe, l’ignorance l’étreint, les règlements la prennent dans leur engrenage, broyant son cœur et son cerveau.

Dans le monde, elle ploie sous le dégoût ; dans son ménage le fardeau l’écrase ; l’homme tient à ce qu’elle reste ainsi, pour être sûr qu’elle n’empiétera ni sur ses fonctions, ni sur ses titres.

Rassurez-vous encore, messieurs ; nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît !

Vos titres ? Ah bah ! Nous n’aimons pas les guenilles ; faites-en ce que vous voudrez ; c’est trop rapiécé, trop étriqué pour nous.

Ce que nous voulons, c’est la science et la liberté.

Vos titres ? Le temps n’est pas loin où vous viendrez nous les offrir, pour essayer par ce partage de les retaper un peu.

Garder ces défroques, nous n’en voulons pas.

Nos droits, nous les avons. Ne sommes-nous pas près de vous pour combattre le grand combat, la lutte suprême ? Est-ce que vous oserez faire une part pour les droits des femmes, quand hommes et femmes auront conquis les droits de l’humanité ?

Ce chapitre n’est point une digression. Femme, j’ai le droit de parler des femmes.

piécé, trop étriqué pour nous.

Ce que nous voulons, c’est la science et la liberté.

Vos titres ? Le temps n’est pas loin où vous viendrez nous les offrir, pour essayer par ce partage de les retaper un peu.

Garder ces défroques, nous n’en voulons pas.

Nos droits, nous les avons. Ne sommes-nous pas près de vous pour combattre le grand combat, la lutte suprême ? Est-ce que vous oserez faire une part pour les droits des femmes, quand hommes et femmes auront conquis les droits de l’humanité ?

Ce chapitre n’est point une digression. Femme, j’ai le droit de parler des femmes.

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LA POLITIQUE SYNDICALISTE

Publié le 19 Décembre 2016 par Maël Auroux

LA POLITIQUE SYNDICALISTE

LA POLITIQUE SYNDICALISTE1

par Hubert Lagardelle in Mouvement Socialiste (1911)

 

Le syndicalisme a provoqué une véritable révolution dans les théories politiques. Les conceptions démocratiques, qui se croyaient les plus intangibles, n'ont pas résisté à sa critique. Le socialisme traditionnel a été bouleversé par ses audaces et ses affirmations. Il n'y a pas jusqu'au vieux monarchisme qui n'ait tenté de se rajeunir à ses sources.

Une littérature nombreuse a traduit cet ébranlement de la pensée politique. Les essais sur le syndicalisme ne se comptent plus. Je ne pense pas, bien entendu, aux écrits de ses théoriciens ou de ses pratriciens. Je veux parler seulement des multiples études, qui ont paru dans tous les camps, et qui traduisent un vif souci d'utiliser, dans un sens ou dans l'autre, l'expérience syndicaliste.

 

Le travail de M.Jean Gaumont est de cet ordre. Il se propose de tirer, dans l'intérêt du socialisme, des conséquences neuves du fait syndical. Il aboutit à une conclusion originale, qui ne sera pas acceptée par tous mais qui s'imposera à la discussion de tous.

Aussi bien, je ne crois pas que M.Gaumont exige une adhésion formelle à ses thèses diverses. Pour ma part, il sait, puisqu'il a suivi mes conférences et mes cours, quelles réserves j'aurais à produire. Mais ce que veut M.Gaumont présente un intérêt plus haut. Il se propose de faire réfléchir ses lecteurs sur les plus graves problèmes de ce temps et il leur signale la répercussion qu'à mon sens le syndicalisme doit avoir sur eux.

C'est avec ce libre esprit qu'il faut enteprendre les recherches sociales. Je n'ai jamais conçu, quant à moi, le syndicalisme comme une nouvelle école, avec sa dogmatique et son formulaire inflexible. Il m'a paru bien plutôt comme un mouvement suggestif d'idées nouvelles, sollicitant de la pensée un travail original, provoquant des réflexions nécessairement variées et toujours révisables.

Je n'ai donc pas à décréter si au point de vue syndicaliste, l'essai de M.Gaumont est orthodoxe ou hétérodoxe. Il me suffit de trouver intéressant son effort et de dire pourquoi.

 

Le syndicalisme ne peut avoir de portée sociale que si, par ses principes et ses conséquences, il dépasse la sphère limitée du mouvement ouvrier qui l'a engendré. La classe ouvrière n'est, en France du moins, qu'une minorité du pays ; les problèmes spéciaux qu'il lui faut résoudre ne touchent qu'une part restreinte de la nation. A côté et en dehors d'elle, il y a la société tout entière, avec l'ensemble de questions multiples que pose l'intérêt collectif. Ces questions, que la crise actuelle de la démocratie a fait plus urgentes et plus complexes, comment les résoudre ? Le syndicalisme va-t-il nous fournir les éléments de cette solution ? Tout est là.

Je suis d'autant plus aise que M.Gaumont ait ainsi envisagé le problème que je m'efforce moi-même, depuis quelques années , d'y apporter toute mon attention. Le mouvement syndicaliste ne m'a paru si prodigieusement révolutionnaire que par cela seul qu'il apportait toute une série de règles nouvelles d'organisation sociale. Je l'ai toujours envisagé, pour mon compte, comme un foyer ardent, qui projetterait ses rayons sur la totalité du corps social. Et je n'ai tant applaudi à sa volonté farouche d'autonomie, à son isolement intransigeant, à sa décision de ne rien puiser qu'en son sein, que parce que l'intensité de son rayonnement dépendait précisément de la rigueur de son activité.

En pleine décadence de la démocratie, le syndicalisme fournit donc les éléments d'un renouveau social. Il représente la révolte de la société économique contre la société politique, l'insurrection du travail contre l'incompétence et le parasitisme, la lutte de nation contre l'Etat.

 

Les pages que M.Gaumont consacre à l'organisation syndicaliste des services publics, à l'introduction dans les entreprises étatiques ou communales du double principe de l'autonomie du travail et de la responsabilité économique des travailleurs, sont celles, qui, à mon sens, éclaire le mieux son ouvrage. Il pouvait d'autant plus clairement examiner ce redoutable problème, qu'il apportait, dans cette partie de sa tâche, la compétence particulière qui est due à ses fonctions. On a coutume dans les rangs des conservateurs sociaux, de médire grossièrement des fonctionnaires qui entendent être traités en producteurs et en hommes libres. Je souhaite que ces études de M.Gaumont tombent sous les yeux de ces âpres représentants de l'ordre. Ils y verront quel souci de la dignité humaine, de l'organisation de la production, du fonctionnement du travail, de l'intérêt général, anime ces esprits en révolte.

Qui oserait, d'ailleurs, aujourd'hui encore défendre l'étatisme ? Le jacobinisme radical faiblit lui-même devant l'évidence des faits. L'Etat politico-économique est devenu, pour tous ceux qui observent, synonyme de tyrannie, d'arbitraire, de gaspillages, de concussions, d'incompétence. Il n'est personne qui puisse défendre sérieusement la vieille conception des services publics. Je sais bien que les partis qui détiennent le pouvoir sont insensibles à cette désaffection de l'opinion. Mais leur tentatives seront arrêtées par la force même des choses, et la disqualification de l'Etat, du parlementarisme et des politiciens, est un fait acquis et irréformable.

 

Ce qui me paraît surtout nouveau dans le livre de M.Gaumont, c'est qu'il est écrit par un socialiste, pour des socialistes. Je n'entends pas médire de nos camarades de lutte, mais j'ai bien le droit de rappeler avec quelle difficulté ils ont jusqu'ici accueilli les idées nouvelles. Le doctrinarisme officiel s'est montré hermétiquement fermé à toute révision des doctrines établies. L'étatisme, le parlementarisme, l'électoralisme sont restés le commencement et a fin du socialisme de bien des chefs et de bien des militants. La domination de la société politique sur la société économique a trouvé, trop souvent , dans ces récentes années, ses plus acharnés défenseurs parmi nos compagnons de combat.

Rien n'est perdu, si de jeunes et sincères esprits, comme celui de M.Gaumont, sans tout accepter peut-être du syndicalisme, reconnaissent pourtant sa puissance de régénération.

C'est le premier pas dans la voie des révisions nécessaires. Et quelles que soient les différences de conceptions qui me séparent de certaines idées de M.Gaumont, je ne peux pas ne pas saluer son effort comme la meilleure promesse d'une renaissance socialiste.

1Préface au livre de JEAN GAUMONT : L'Etat contre la Nation, qui vient de paraître chez V.Giard et E.Brière (Paris 1911 ; 2 fr.50)

 

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